Google, la vie privée : je t’aime, moi non plus ?

Le dernier acte de Google est significatif : en sortant un navigateur, l’un des logiciels les plus important dans la vie quotidienne de millions d’internautes, Google avance une pièce d’importance sur l’échiquier des nouvelles technologie, et déclare la guerre à – excusez du peu – Firefox et Microsoft.

Ce lancement a généré (et génère encore) un buzz incroyable, et parmi les composants du buzz, une (grosse) maladresse de Google a fait les gros titre des blogs IT anglosaxons.

Rédigés à la hâte, les conditions d’utilisation de Chrome, le navigateur de Google, étaient au départ une version recyclée de celles des Google Apps. Or celles-ci accordent une multitude de droits en matière de réutilisation des contenus envoyés à travers le service. Si on suivait au pied de la lettre ce document juridique, utiliser Chrome revenait à donner des droits d’utilisation à Google sur tous les éléments envoyés sur une application Web à travers le navigateur. La maladresse a été corrigé rapidement, et Matt Cutts en personne est venu commenter chez nous pour s’en expliquer, mais il semblerait néanmoins que ce type de clauses juridiques pour le moins abusives soient la forme standardisée des condition d’utilisation d’un produit Google.

Il est temps de revenir un moment sur l’histoire, pas toujours très claire, du respect par l’une des plus grande société de l’internet des droits élémentaires de l’internaute, à savoir le respect de sa vie privée (droits qui au passage, sont – ou s’apprêtent à être – largement bafoués dans des pays comme la Chine, l’Iran, la Tunisie ou la France).

En novembre dernier, Bernard Lunn écrivait un billet sur une stratégie possible pour Google face à Facebook qui consisterait à les coiffer au poteau en devenant le chevalier blanc du respect de la vie privée. Un an plus tard, même si le droits des utilisateurs sur leurs données est considéré comme acceptable, on ne peut pas dire que ce concept soit largement adopté, et encore moins qu’il soit une tendance politique lourde de l’internet.
Certaine démocraties comme la France ont depuis confié à ce qu’il convient d’appeler des milices privées, constituées par des ayants droits, le soin d’effectuer des missions de surveillance et de dénonciation de la population. Une première depuis le régime de Vichy. La France, encore elle, désormais à la tête de l’Europe pour six mois, compte bien généraliser ce principe à la communauté Européenne tout entière. Dieu merci, la Finlande et la Suède font parti de l’Europe, et on imagine mal ces démocraties, très en pointe en matière de « droits numériques », fouler du pied ce qu’elles considèrent comme des droits fondamentaux.

Le droit au respect de la vie privée est aujourd’hui un enjeu d’une importance capitale, tant les décisions prises aujourd’hui auront, demain, des conséquences lourdes pour chacun d’entre nous, et les principales menaces sont de deux ordres : celles en provenance des gouvernements (qui feront l’objet d’un futur article), et celles en provenance des entreprises. Google, qui est non seulement un géant du secteur, une pièce fondamentale de l’écosystème économique de l’internet mondial, mais également l’une des entreprises qui collecte le plus de renseignement sur la population internet mondiale, est une société dont il convient de scruter le moindre mouvement concernant ces droits.

Les droits au respect de la vie privées sont par ailleurs plus complexe sur internet qu’ailleurs, comme nous le notions dans un précédent billet, il s’agit d’équilibrer des droits fondamentaux et des potentiels d’utilisation : trouver une juste mesure entre l’ouverture, l’interopérabilité, et la vie privée. Pour ajouter une touche finale de complexité, et contrairement à ce que tente de faire croire certains politiques, internet n’obéit pas à une législation mondiale, qui pour l’instant n’existe pas, mais à une multitude de législations locales spécifiques et disparates. La condamnation, en France, d’un site comme Fuzz pour – justement – atteinte à la vie privée, sonne comme une absurdité aux yeux de nos confrères Américains (et la surveillance de la population par une milice doit résonner comme un abandon des missions régaliennes de l’Etat par nos amis Chinois).

Mais revenons à Google et son rapport délicat avec l’éthique internet et le respect des internautes.

L’API Social Graph et sa curiosité malsaine

En février dernier, nous avons exprimé un certain malaise concernant la façon dont l’API Social Graph de Google explorait les connections sociales des internautes bien au delà de ce que ceux-ci déclaraient à Google : non seulement l’API se servait de MySpace pour constituer les cartes sociales des internautes, mais les limites à son exploration sont pour le moins obscures. La controverse est depuis retombée, mais des soupçons pèsent toujours sur cette API qui, par ailleurs, est potentiellement un socle important de l’internet social de demain.

Les dossiers médicaux

C’est là une préoccupation pour le moment strictement américaine, mais au rythme où vont les déficits Français et face à l’inéluctable privatisation de bon nombre de services publics, il n’est pas invraisemblable de voir le problème, un  jour, arriver chez nous.

En mai dernier, Google a lancé le service Google Health, faisant frissonner d’effroi bien des activistes des droits de l’internet (et des droits à la vie privée en général). Au final, les protections accordées aux utilisateurs semblent fortes, très fortes, et c’est peu être ce luxe de précautions qui ont fait de ce service le sujet de bien des soupçons, et, au final, un échec.

Céder à la pression des puissants

En juillet, lors d’un procès pour violation de copyright, Google a donné à Viacom les coordonnées de contact des utilisateurs de YouTube. Là encore, les activistes des droits des internautes ont reproché à Google de céder trop facilement à la pression et de ne pas se ranger aux coté de ses utilisateurs.

Le service Streetview

Streetview, qui propose des images de rues de nombreuses villes à travers le monde (à la façon de Pagesjaunes mais en bien mieux et bien plus utile), a rencontré de sérieux adversaires en Angleterre. Aux Etats-Unis, le mois dernier, Google a été accusé de passer outre la signalétique figurant sur des passages privatifs, ou signalant une propriété privée et a fait figurer sur le service des images prises au sein de propriété privés, en violation avec toute les lois en vigueur. Google s’est depuis rétracté, a retiré les photos incriminés, expliquant qu’il s’agissait là d’une erreur de la part de leurs opérateurs de prise de vue.

Nous savons mieux que vous qui sont vos amis

Google Reader a déclenché la colère d’un petit nombre d’utilisateurs dernièrement concernant la façon, pour le moins approximative, dont le lecteur RSS de Google partageait certains éléments. Certaines personnes, fréquemment contactés par email ou qui, pour une raison ou une autre, étaient considérées par l’algorithme de Google comme vos amis, se voyaient obtenir de facto un droit d’accès aux éléments marqués comme partagés, là où, auparavant, les utilisateurs avait un contrôle complet sur les options de partage.

Après avoir suggéré à ses utilisateurs d’arrêter purement et simplement d’utiliser la fonction de partage, Google a finalement cédé et est revenu sur sa décision en implémentant une fonctionnalité de partage plus précise.

Code d’éthique

En aout, Google s’est joint à Yahoo! et Microsoft pour rédiger une « code de conduite » censé garantir leur volonté de protéger la liberté d’expression sur leurs services durant les jeux Olympiques. La rédaction de cette charte s’est révélée pour le moins obscure et très vague.

Et ça continue

Tout cela n’est qu’un aperçu des problèmes de Google avec le respect de la vie privée des internautes… Au delà de ces exemples, il convient de souligner le danger posés par la détention par une société privée d’une quantité astronomique de données concernant la population internet mondiale.

Google est un acteur important, pour ne pas dire indispensable, de l’internet mondial, et bon nombre de ses services sont aujourd’hui centraux dans l’écosystème internet, au même titre que les services d’un état sont indispensables au bon fonctionnement d’une démocratie, mais doit on pour autant lui faire une confiance aveugle ?

Au delà de ce problème, ne pourrait-on pas légitimement se demander pourquoi, à l’heure de l’explosion de l’internet social, au moment ou la population internet dépasse le milliard d’individus, la représentation des internautes soit toujours aussi confidentielle ? L’EFF n’a pas fondamentalement évolué depuis l’évènement du Web 2.0, et il n’existe à ce jour aucune forme de représentation démocratique de la popualtion internet, suceptible de parler d’égal à égal avec des géants comme Google ou Microsoft, ou d’être un interlocuteur pour les Etats.

Cette représentation est indispensable à un système démocratique sain, qui n’a par ailleurs pas grand chose de démocratique dans la mesure où il n’existe aucune représentativité du peuple et où les états, incompétents pour la plupart, se contentent de défendre leur intéret ou celui des lobbies face à une foule plus adepte de l’anarchie qu’autre chose. Il reste beaucoup de chose à inventer dans le web 2.0, et l’absence de représentativité démocratique commence à poser de sérieux problemes.

A défaut d’y remédier rapidement, nous pourrions nous réveiller demain dans une dictature d’un nouveau genre, plus confortable que celles d’autrefois, certes, mais sans grand espoir d’évoluer un jour vers une démocratie.


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