NTIC et entreprises : le moment est venu de renverser la vapeur

Pendant très longtemps, un période que je fixe arbitrairement de la seconde guerre mondiale au web 2.0, les entreprises – au sens le plus large qui soit – ont demandé aux nouvelles technologies d’augmenter leur efficacité, et ce dans tous les domaines possibles et imaginables. C’était un temps où les entreprise étaient, jusqu’il y a un peu plus d’une dizaine d’années, les principales utilisatrices de l’outil informatique. Une position qu’elles ont perdu avec l’arrivée d’internet qui a fait de plus d’un milliard d’être humains des utilisateurs, et plus récemment, des acteurs (oserais-je dire des citoyens ?) des NTIC.

Durant des décennies, tous les aspects de l’entreprise ont été améliorés, optimisés, ‘re-engineerés’, et peaufinés à travers les nouvelles technologies, et ce pour tous les types d’entreprises, qu’il s’agisse de l’industrie lourde ou de sociétés de services, de la multinationale à l’artisan. Dans notre petit monde occidental, ce sont ces dernières – les sociétés de services – qui ont fini par représenter le gros de notre économie, or ces dernières travaillent avec une matière première dont les usages en matière de technologie sont en plein bouleversement : les humains.

Ces humains sont divisés en deux clans, séparés par ce que l’on aime en France appeler une fracture numérique et qui se nomme ailleurs une fracture générationnelle, non pas que ces deux failles soient les mêmes, mais le cas de la France est un peu particulier. Une chose est claire, en France comme ailleurs, si la génération X, les enfants des baby boomers, n’est pas totalement acquise aux usages sociaux du web 2.0, la génération Y, celle de MySpace et des Skyblog, l’est en totalité.
Cette génération Y, qui va dans les années à venir alimenter le marché du travail, va y trouver des entreprises dont les usages en matière de technologie datent, de leur point de vue, du moyen âge.

Alors qu’il est encore courant de voir des utilisateurs en entreprise rédiger un courrier sous Word et joindre le fichier qui en résulte à un mail, éventuellement accompagné d’un petit mot indiquant au destinataire de bien vouloir prendre connaissance du document, la génération Y, dont les études montrent qu’ils ont abandonné l’email au profit de la messagerie instantané, va devoir s’adapter à des modes collaboratifs au sein des entreprises qui vont pour le moins brider leur potentiel, engendrer de légitimes frustrations, et faire naitre ça et là des usages collaboratifs alternatifs et cachés qui échapperons à tous contrôle managérial.

Pour les rares entreprises qui ne tuerons pas dans l’œuf de tels initiatives (se tirant par la même occasion une balle dans le pied), nul doute (les startups le montrent tous les jours) que ces nouveaux modes collaboratifs mettrons en évidence des gains de productivité phénoménaux. Les entreprises n’auront plus d’autre choix alors que de s’adapter à cette nouvelle génération de travailleurs ou de les voir proposer leurs talents chez d’autres, qui sauront mieux les accueillir et bénéficier de ces nouveaux gains de productivité.

Or la mutation a effectuer est sans doute aussi disruptive que celle qu’à introduite la révolution industrielle dans le monde du travail, elle remet en question la notion même d’organigramme, de hiérarchie, de management, de commercial… Toutes les fonctions de l’entreprise sont potentiellement impactées (et optimisées) par ce que nous entrapercevons aujourd’hui à travers les usages qui se développent dans le web social.

Lors d’une récente conversation avec le CEO de Producteev, une plateforme de gestion de projet collaborative (le terme est réducteur, mais j’y reviendrait dans un prochain billet), un point s’est imposé à nous comme une évidence : alors qu’il était d’usage par le passé de mesurer son pouvoir au sein d’une entreprise par son accès à l’information, il est d’usage dans le web social de le faire par sa capacité à diffuser et à partager cette même information. Ce changement de paradigme, qui fait du vieil adage « information is power » un chose du passé (je grossis volontairement le trait j’en conviens), pose de sérieux problèmes quand on le rapporte au cadre de l’entreprise. Il remet profondément en question la fonction de management et celle de gestion de projet, et entraine dans cette chute une large part de la structure qui permet aujourd’hui aux entreprises, notamment dans le tertiaire, de créer de la valeur.

Une société comme Google, né de et avec cette génération Y, reflète assez bien ce changement. On y observe une hiérarchie aplatie à l’extrême – trois niveaux en comptant les fondateurs – là où il est courant d’en voir sept à neuf dans des sociétés de taille similaire. Le « contrat social » qui lie les employés à la société n’a rien à voir avec ce qui peut exister ailleurs : les employés (les ingénieurs pour être précis) peuvent utiliser une part conséquente de leur temps de travail à des projets personnels ; une façon étonnante de crowdsourcer en interne une partie de sa R&D. Les managers sont « élus » (chaque année, je crois bien) par leurs équipes là où, ailleurs, on décide en haut lieu de leur sort.

Voilà pour le fonctionnement des sociétés nés de la génération Y, et même si Google est un exemple extrême, les startups de taille plus réduites ont pour la plupart mis en place des modes collaboratifs qui n’ont aucun rapport avec les sociétés « d’avant ». Elles utilisent couramment la messagerie instantanée pour des usages professionnels, préfèrent des outils de type Wiki comme Basecamp aux outils complexes de leurs aïeux, les blogs aux solutions de knowledge management.

Au final, elles adaptent leur façon de travailler et de créer de la valeur ajoutée aux usages répandus dans le grand public, plutôt que de demander aux technologies de s’adapter à des méthodes de travail établies et hérités de longue date que l’ont n’ose remettre en cause de peur de faire s’effondrer l’édifice tout entier.

Pourtant, qu’il s’agisse de petites structure et de projets à taille humaine ou de gigantesques multinationales, il existe aujourd’hui un embryon d’offre en matière d’outils – de Producteev et Basecamp à SocialText et BlueKiwi – qui permettent à tous de se lancer, si ce n’est dans une révolution culturelle interne, du moins dans de l’expérimentation ponctuelle, afin de parer au pire : un déphasage annoncé avec une génération à venir, seule en mesure d’apporter les indispensables points de croissance réclamées chaque année par le marché.

C’est là que se situe le changement profond dans le rapport entre la technologie et l’entreprise, à l’origine du titre de ce billet. Pour accueillir, et surtout utiliser au mieux les talents de la génération Y, les entreprises vont devoir remettre en question le rapport qu’elles entretiennent depuis plus d’un demi siècle avec la technologie. Alors que c’était la norme de lui demander de s’adapter aux usages de l’entreprise, c’est l’usage qui en est fait en dehors des entreprises qui peut aujourd’hui refondre en profondeur l’organisation et les mode de production de l’entreprise. Un changement de taille, mais qu’il est vain d’ignorer pour tout dirigeant d’entreprise qui n’a pas l’intention de prendre sa retraite dans les cinq ans qui viennent. Ajoutez à celà que la réforme ne peut venir que de la base (de la génération Y), il y a encore beaucoup de chemin à faire.

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2 commentaires pour cet article

  1. léa

    merci un texte très inter­es­sante qui va me per­mettre de figno­ler mon étude qui répon­dra à ma pro­blé­ma­tique sur l’impact des ntic sur l’entreprise…
    encore mercii

  2. Fabrice Epelboin

    @léa Va égale­ment faire un tour sur http://www.groupereflect.net/blog/ c’est pré­ci­sé­ment leur métier, il y a des perles dans leur blog pour une telle étude ;)

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    […] NTIC et entre­prises : le moment est venu de ren­ver­ser la vapeur | ReadWriteWeb France Pendant très long­temps, un période que je fixe arbi­trai­re­ment de la seconde guerre mon­diale au web 2.0, les entre­prises – au sens le plus large qui soit – ont demandé aux nou­velles tech­no­lo­gies d’augmenter leur effi­ca­cité, et ce dans tous les domaines pos­sibles et ima­gi­nables. C’était un temps où les entre­prise étaient, jusqu’il y a un peu plus d’une dizaine d’années, les prin­ci­pales uti­li­sa­trices de l’outil infor­ma­tique. Une posi­tion qu’elles ont perdu avec l’arrivée d’internet qui a fait de plus d’un mil­liard d’être humains des uti­li­sa­teurs, et plus récem­ment, des acteurs (oserais-je dire des citoyens ?) des NTIC. (tags: ntic col­la­bo­ra­tion entre­prise outil gene­ra­tiony reseau social) […]

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