Politique et internet, un premier bilan de l’élection d’Obama

La semaine dernière a eu lieu à San Francisco le Web 2.0 summit. A cette occasion, John Heileman, éditeur au New York Magazine, a réuni un plateau prestigieux :
Joe Trippi, ancien directeur de campagne de (entre autres) John Kerry Howard Dean, star de la chaine CBS dont il était, durant la campagne présidentielle américaine, l’un des principaux commentateurs politiques. Ariana Huffigton, fondatrice du Huffington Post, le blog de « Citizen journalism » le plus puissant des Etats-Unis, et Gavin Newsom, le maire Démocrate de San Francisco.

Nous vous en proposons ici un transcript, que nous avons expurgé des longs passages sur les enjeux locaux et les anecdotes de la campagne. Voici un résumé d’une partie des propos exprimés lors de cette table ronde, dont la porté dépasse, de loin, les frontière Américaines.

En quoi l’internet a-t-il été fondamental dans cette élection ?

John Heileman : «  2008 est similaire à l’élection [de Kennedy] de 1960 : un nouveau média est devenu le principal media pour le politique »

Joe Trippi : « Les outils [sociaux sur internet] ont changé, et le nombre de personnes connectés au réseau aussi. […] Les vidéos faites par l’équipe Obama durant la campagne et placées sur YouTube ont totalisé 14,5 millions d’heures, […] pour avoir cela à la télévision, il faudrait débourser 47 millions de dollars. » « tout comme Kennedy a introduit une présidence télévisée, [Obama] sera le premier président en réseau. »

Ariana Huffigton : « sans l’internet, Barack Obama n’aurait pas été élu président, sans l’internet, il n’aurait pas même été élu lors des primaires Démocrates »
« Le problème, avec la campagne de McCain n’était pas l’âge du candidat, mais l’âge de ses idées » « Beaucoup des thèmes qui étaient considérés comme de gauche il y a peu, comme l’assurance santé, se retirer d’Irak, la responsabilité des entreprises ou le réchauffement climatique, sont devenus des thèmes mainstream. Barack Obama est au centre maintenant, et c’est à lui qu’il revient de le définir »

« Ma vision, pour le Huffington Post [ndt : l’un des « grands » nouveaux media politiques] n’est ni de droite ni de gauche, c’est la Vérité et comment être transparent à son sujet »

Joe Trippi : « Les média mainstream se sont contentés de laisser les Républicains raconter que le verre était à moitié vide, et les Démocrates qu’il était à moitié plein, mais ils n’ont jamais dit ‘regardez ce putain de verre, et prenez une décision’ […] la blogosphère a dit ‘regardez ce verre, vous pouvez le faire par vous même, et prendre vos propres décisions, les chiffres sont là, les faits aussi’ »

En quoi cela va-t-il changer la politique américaine ?

Joe Trippi : « Avec autan de personnes derrière lui, connectées, en interaction, le pouvoir du président par rapport au congrès va changer. L’argent des lobbies aura moins d’importance. »

« Nous allons voir une présidence plus forte et un congrès plus faible, parce que c’est un président avec un peuple, et ils sont des millions […] le congrès devra suivre l’agenda du président, et sera sous pression : il aura non seulement à affronter le président, mais également les réseaux sociaux qui le supporterons ».

Gavin Newsom : « Nous [ndt : les politiciens] ne sommes pas très bons en matière d’internet, au début, nous nous sommes tous dit : ‘Quel fantastique moyen de récolter des fonds pour une campagne !’, et nous sommes passé à coté des réseaux sociaux […] Mais aujourd’hui, je suis fiers d’avoir autant d’amis sur Facebook […] C’est un outil extraordinaire, cela crée une véritable connexion qui a bien plus de sens, [les politiciens] ne comprennent pas la portée [de cet outil]. »

« Avec la Youtubification de la politique, tout ce que vous faites reste archivé, et nous devons apprendre à vivre avec, [nous, les politiciens] somme dans une série de télé réalité, et il y aura des dommages collatéraux. »

Joe Trippi : « Ce medium demande de l’authenticité, alors que la télévision demande, en grande partie, du spectacle ; vous pouvez bluffer n’importe qui pendant 30 secondes […] mais ce medium demande de l’authenticité, et c’est quelque chose dont les politiques n’ont pas l’habitude »

A quoi a réellement servi internet durant la campagne ?

John Heilemann : « Le web a été utilisé de deux façons, pour lever des fonds afin de financer la campagne, d’une part, et pour mobiliser et organiser les militants d’autre part. »

« Pour moi, l’un des chiffres les plus représentatif de la campagne, c’est les 70 millions de dollars qu’avait levé Obama pour financer sa campagne dans les primaires Démocrates, la plus grosse somme de l’histoire du parti, et sans équipe dédiée à cela »

Récolter de l’argent, mobiliser la société, quel est le plus important ?

Joe Trippi : « le problème de l’argent n’est pas à négliger, c’est le meilleur système que l’on puisse imaginer pour le financement des partis [mais] Barack Obama a gagné tous les Etats clés [durant la primaire], et il l’a fait avec [internet]. Parce qu’il était capable de mobiliser des milliers de gens ; là où Hillary Clinton n’avait pas assez d’argent pour les payer, ni l’armée de volontaires sur internet pour l’aider.»
« nous avons assisté à une action civique collective d’une ampleur jamais vue »

Ariana Huffington : « Cette action civique est facilitée par la nature même d’internet […] la façon de consommer les nouveaux média encourage l’action civique »

Gavin Newsom : « Mais il y a plein de gens qui n’ont aucune idée de quoi nous parlons, je veux parler des centaines de millions de gens, à deux pas d’ici, qui n’ont pas internet, parce ce qu’ils ne peuvent pas se payer un accès haut débit. Ceux là ont besoin de ce pouvoir et doivent participer à cette action civique, nous sommes face à une fracture numérique colossale […] or le seul média que ces gens peuvent s’offrir, c’est la télé. »

Joe Trippi : « permettez moi de vous reprendre […] je pense que la campagne d’Obama a su également utiliser l’effet des réseaux pour atteindre ceux qui ne sont pas connectés, échanger avec eux, et les faire participer […] Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’ont pas besoin d’être connectés »

Gavin Newsom : « Une chose est sûre, les forces de l’argent, quelles que soient les stratégies en matière de nouveaux média […] sont toujours là, […] mais à terme,je suis optimiste, d’ici 10 à 15 ans, pour cette génération digitale, tout cela est intuitif, c’est dans leur ADN… Ils ne s’identifient pas comme étant de droite ou de gauche, mais ils ont plus d’empathie, et sont plus connectés les uns aux autres. [pour eux] Obama représente cette nouvelle approche, cette nouvelle façon de gouverner, ce nouveau style. A ce titre, nous vivons un moment extraordinaire ».

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6 commentaires pour cet article

  1. mekameta

    merci pour ce billet fort inté­res­sant qui fait une syn­thèse de tout ce que l’on a pu com­prendre (plus ou moins, selon la dis­tance) de cette his­to­rique élec­tion. en ce qui concerne les enjeux, du point de vue du médium, comme du point de vue poli­tique (la com­pa­rai­son entre Obama et Kennedy avec l’impact de “leurs” nou­veaux média res­pec­tifs), je vois bien, Fabrice, là où tu veux en venir ;)
    très intéressant.

  2. Xavier Moisant

    Merci pour la trans­crip­tion très inté­res­sante.
    Joe Trippi était le direc­teur de cam­pagne d’Howard Dean pas de John Kerry.

    Je pense que Gavin Newson et Joe Trippi sou­lignent une chose impor­tante. L’élection d’Obama coïn­cide avec l’émergence d’une géné­ra­tion pour laquelle les réseaux sociaux sont natu­rels mais sur­tout, la mobi­li­sa­tion et l’utilisation d’Internet pen­dant la cam­pagne ont été ren­dues pos­sibles par la per­son­na­lité du can­di­dat et sa conscience des inter­ac­tions ren­dues pos­sibles par Internet.

    La cam­pagne d’Obama n’est pas un livre de recettes magiques, elle cor­res­pond à un homme, un moment. Le Kennedy français (Lecanuet) n’avait pas été élu. Un Obama français mimant la cam­pagne sans incar­ner des idées, le mou­ve­ment de la société, ne serait pro­ba­ble­ment pas élu non plus.

  3. Fabrice Epelboin

    @Xavier Howard Dean… My mis­take… Si je me sou­vient bien, c’est le pre­mier can­di­dat a avoir levé des fond en ligne, non ? Qui plus est, sa cam­pagne en ligne avait été faite par Blue State Digital, la même web agency qui est derière Obama ?? Pas de recette, je veux bien croire, mais de sacrés talents ;)

  4. Fabrice Epelboin

    Pour aller plus loin sur le sujet, je vous recom­mande la lec­ture de deux billets (en anglais) de Frédéric Filloux :
    http://www.mondaynote.com/2008/11/09/defining-media-moments-in-the-election/
    et
    http://www.mondaynote.com/2008/08/31/learning-from-the-obama-internet-machine/

  5. Netpolitique

    @Fabrice : Howard Dean n’est pas le pre­mier à avoir lever des fonds en ligne. Le pre­mier à avoir car­tonné en matière de fun­drai­sing online c’est en fait… john mccain, lors des pri­maires du New Hampshire contre Bush en 2000, en levant, la somme “phé­no­mè­nal” à l’époque de 2 mil­lions de $ en 48h. Un vrai tournant.

    Quant à Blue State Digital, ils n’existaient pas à ma connais­sance à l’époque : en revanche Joe Rospars, l’un des asso­ciés de Blue State, était per­son­nel­le­ment impliqué dans la cam­pagne de Dean. Il y a bien une filiation. 

    Stan

  6. Fabrice Epelboin

    Assez fas­ci­nant cette boite, Blue State Digital… Ca doit être l’un des endroits les plus inté­res­sant dans lequel bos­ser en ce moment… Si quelqu’un a des connec­tions avec eux, ça m’intéresse ;)

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