Surprenants atermoiements autour de la quatrième licence de téléphonie mobile

Pas un jour ne passe sans que le fait d’ouvrir (ou non) une quatrième licence de téléphonie mobile ne soulève des questions existentielles. Quand ce n’est pas Orange, SFR ou Bouygues Télécom, c’est un député qui s’y met, en la personne de Mme Corinne Erhel, député des Côtes-d’Armor.

Mais pourquoi tant de haine pour le futur nouvel entrant ? Pourquoi Free s’en prend-il plein la figure en ce moment ?

Une nouvelle fréquence est disponible (2.1 Ghz), et présente la caractéristique d’être immédiatement disponible et exploitable, pourquoi s’en priver ?

Petit retour en arrière : en septembre 2008, l’ARCEP (l’autorité de régulation des marchés de télécommunications, peut-être bientôt fusionné avec le CSA pour en faire l’arme ultime de contrôle du réseau) préconise la création d’une nouvelle fréquence de téléphonie mobile 3G afin de « stimuler la concurrence ». En Français, « stimuler la concurrence », c’est une façon pudique et délicate de dénoncer les ententes illicites pour lesquelles Orange, SFR et Bouygues Télécom ont été condamnés.

Bien sûr, les trois opérateurs historiques s’y opposent immédiatement, jugeant que « le marché est suffisamment dynamique ». Bouygues télécom fait du chantage à l’emploi et explique que la promesse de Free est irréaliste (déployer un réseau avec un millard d’euros et faire baisser la facture d’une famille de trois personnesde 1000 euros). Orange, lui, s’inquiète beaucoup moins, sûr que cette licence ne verra jamais le jour étant donné les critères fixés par l’Etat.

Martin Bouygues, un intime du président de la République, et une société (France Télécom) dont l’Etat possède encore plus d’un quart du capital, on peut comprendre que l’annonce de l’arrivée d’une quatrième licence n’inquiète pas grand monde. Certes, la téléphonie est une véritable vache à lait, que Bruxelles a dénoncé à plusieurs reprises, mais pour que cela cesse, il faudrait… je ne sais pas… que l’opposition monte au créneau pour dénoncer tout cela, par exemple.

Surprise ! Sous couvert de « braderie par le gouvernement de la 4e licence de téléphonie mobile », Corinne Erhel du groupe Socialiste, radical, citoyen et divers gauche (SRC) flingue à vue sur sa chaîne officielle Dailymotion tout espoir de voir soutenue cette nouvelle licence par l’opposition.

Dans la courte vidéo ci-dessus, qui tente de construire un argumentaire en collant bout à bout les morceaux d’une intervention que l’on devine particulièrement longue et décousue, la député PS, qui se targue de rapporter « la position des socialistes« , explique que le gouvernement (qui traine pourtant des pieds, sans qu’on ait à lui demander quoi que ce soit) semble « tailler sur-mesure une fréquence low cost » pour Free, avec « un prix adapté aux capacités financières de l’opérateur alternatif » (210M€ au lieu de 619M€ en 2002). Elle ajoute que Free ne semblerait pas en mesure de couvrir tout le territoire, et se concentrerait sur les zones les plus peuplées, c’est à dire rentables.

Ce dernier argument ne manque ne pas de saveur, quand on sait qu’à ce jour Free est un des rares opérateurs internet à délivrer la télévision même en bas débit dans des zones reculées en France, prouvant de fait qu’il peut-être possible de concilier rentabilité économique et accès à un service.

« il faut être totalement transparent » (timecode – 00:30)

Mais quand Madame la Député objecte que « la concurrence , honnêtement, elle existe déjà avec trois opérateurs », que l’arrivée d’un quatrième viendrait bousculer les équilibres économiques, provoquer un cataclysme pour l’emploi… On croirait entendre Martin Bouygues.

Ajoutez à cela que Corinne Erhel est députée de la 5e circonscription des Côtes-d’Armor, et vous aurez compris que son inquiétude est aussi teintée d’Orange : en effet l’opérateur a, dans la commune de Lannion qui appartient à la circonscription de Madame la Députée, un centre de R&D, le deuxième de France en termes d’effectifs, et même s’il  semble qu’Orange veuille réduire la voilure de son centre de R&D en poussant les salariés à aller voir ailleurs, autant mettre cela sur le dos du gouvernement, et de Free, non ?  Autant négliger l’intéret général (rappelé à plusieurs reprise par Bruxelles, rappelons-le), et favoriser ses intérêts particuliers. Reste à savoir si elle représente vraiment le PS dans l’histoire… On ne devrait pas tarder à le savoir.

Au delà de cet évident et efficace travail des lobbies auprès de nos incorruptibles et éclairés parlementaires, du chantage à l’emploi, quitte à nier l’intérêt général, exercé sur ces même députés, reste une vraie question de fond : n’est-il pas trop tard pour lancer cette 4e licence, véritable serpent de mer des télécoms ?

Les analyste restent dubitatifs et répondent par la négative. Des exemples en Europe (notamment l’opérateur « 3″) semblent montrer qu’il est difficile de se faire une place assez grande face à de gros opérateurs historique pour dégarer une rentabilité suffisante. Free semble vouloir miser sur une offre similaire à son offre internet (un prix fixe, des services en illimités) en grignotant la marge des opérateurs historique, estimée à  40% par l’UFC-Que Choisir, et en misant sur l’explosion des usages haut-débit en mobilité. Dans la mesure où la plupart des analystes avaient prévu les pires choses à chaque innovation de Free, on pourrait croire que c’est très bien parti.

Reblog this post [with Zemanta]

A lire également :

  1. La téléphonie mobile au service de la santé ...
  2. T-Mobile disrupte tranquillement les opérateurs télécoms ...
  3. Diffusion live à partir d’un mobile : Qik disponible pour les Motorola et Sony Ericsson ...
  4. MySpace mobile pour contrer Facebook ? ...
  5. Facebook mobile accueille 15 millions d’utilisateurs cette année ...
  6. Google propose Gmail en push pour iPhone et Windows Mobile ...
  7. Construire des sites autour d’objets sociaux (en live de la Web 2.0 Expo) ...

8 commentaires pour cet article

  1. Daniel

    y a pas que free dans la vie
    d’autres gros cham­pions euro­péens pour­raient être de bons can­di­dats et pro­fi­ter de cette ouver­ture du mar­ché français

  2. John Karp

    On se ne rend pas assez compte a quel point free a bou­le­versé les modeles eco­no­miques inter­net. Payerait-on 29,90 €/mois notre offre tri­ple­play si free n’avait pas été la ? Rien n’est moins sur.

  3. Fabrice Epelboin

    @Daniel Toutes, abso­lu­ment toutes les infos que je peux avoir sur le sujet dési­gnent Free, si tu as des liens indiquant autre chose, je suis pre­neur (ceci dit, ca relan­ce­rait la ritour­nelle pro­tec­tion­niste bien à la mode en ce moment).

  4. Fabrice Epelboin

    @John J’aimerais beau­coup faire une inter­view de Xavier Niels sur le sujet, les des­sous en sont visi­ble­ment pas­sion­nants et direc­te­ment liés à sa vision de l’entreprise, de la tech­no­lo­gie, et à sa phi­lo­so­phie per­son­nelle, mal­heu­reu­se­ment, il est aussi dif­fi­cile de décro­cher une inter­view de Niels que de la reine d’Angleterre :(

  5. François

    Free apporte peut-être la télé dans des zones à faible débit mais il n’engage pas de frais très impor­tants pour cou­vrir des zones qu’ils n’estiment pas ren­tables. Il uti­lisent sou­vent un réseau déjà exis­tant de ce cas là.

    On en peut pas vrai­ment leur repro­cher, ils n’ont pas de mis­sion de ser­vice public, mais ce n’est pas une rai­son pour les défendre aveu­glé­ment semble-t-il. 

    Free ne cou­vrira sans doute pas en 3G les zones non ren­tables, sauf si c’est lié à l’obtention de la licence. Mais c’est le cas de tous les opé­ra­teurs (même de celui qui est chargé de la mis­sion de ser­vice public) et c’est pour cette rai­son que la cou­ver­ture presque totale du ter­ri­toire était dans les condi­tions d’obtention des pre­mières licences.

  6. Fabrice Epelboin

    La dépu­tée, tout en réafir­mant que, dixit “je sou­haite que le débat soit trans­pa­rent”, vient de fer­mer les com­men­taire de la note sur son blog ou elle dit s’expliquer (sur tout sauf sur le sujet de ce billet).
    http://www.corinne-erhel.fr/blog/page.php?Id=40

    Pathétique ten­ta­tive de débat sur inter­net, qui aura vite été clos, espé­rons que le PS se réveille et prenne des sanc­tions, ou à défaut, désa­voue cette ini­tia­tive qui, on l’espère, est per­son­nelle. A ce jour, pas de nou­velles du PS. Élec­troen­cé­pha­lo­gramme plat.

  7. eMeRiKa

    On paye les moins cher pour Internet en Europe et les plus chers dans la télé­pho­nie si je ne m’abuse.

    Qui a inventé l’offre tri­ple­play et fixé le tarif de 30€ ? Free non mais sans décon­ner, j’ai toute ma confiance dans Free pour qu’il fasse la même rup­ture avec la télé­pho­nie mobile. Il faut vrai­ment que le gou­ver­ne­ment fasse le choix de la rai­son et non du copinage.

  8. AbriCoCotier

    C’est tel­le­ment moche. Et en même temps flat­teur, car chaque inter­naute un peu averti peu com­prendre les enjeux du fou­toir actuel, et bien qu’à son petit niveau, voir les dif­fé­rentes bas­sesses que cha­cun essaie d’envoyer à la concur­rence. On voit notam­ment que Bruxelles, même si pas beau­coup aimé des français (qui pré­fèrent notre bonne vieille France à tous ces tech­no­crates de l’Europe), Bruxelles disais-je, reste une garan­tie rela­tive de neutralité.

    On voit aussi que la démo­cra­tie ne sert pas ici à plus de choses qu’à dési­gner entre tous ceux qui se ferons cor­rompre d’ici peu.

    C’est joli. Et triste en même temps.

1 Trackbacks For This Post

  1. Les socialites s’opposent ils à l’entrée d’un nouvel opérateur mobile? :

    […] source […]

Réagissez !

Ils nous soutiennent

feedback2.0

hébergement infogérance BearstechLa Cantine

 

  • A propos
  • Best of
  • Buzzing
  • Tags

ReadWriteWeb est un blog dédié aux technologies internet qui en couvre l’actualité et se distingue par ses notes d’analyse et de prospective ainsi que par l’accent mis sur les usages et leur impact sur les média, la société et la communication.

ReadWriteWeb est classé parmi les blogs les plus influents de la planète par Technorati et Wikio.

ReadWriteWeb est publié en anglais, en français, en coréen, en portugais et en chinois. Ses articles sont publiés dans la rubrique technologie du New York Times.


eBooks

Lawrence Lessig
Culture Libre



Pierre Bellanger
La Radio IP



Nous y serons