Pour une fois, ce n’est pas moi qui pose les questions, mais – c’est souvent le cas – une étudiante, Cécile Zanirato, qui dans le cadre d’un mémoire à l’ISCOM m’a envoyé quelques questions. Il faut dire que mon passé d’éditeur, au début des années 90, et mon passage dans le mode de l’internet, dès 1994, m’ont donné une perspective… particulière, dirons nous, sur la rencontre, quinze ans plus tard, de ces deux mondes.
Mon email devenant conséquent, nous avons convenu de publier mes réponses publiquement afin de donner à d’autres l’opportunité d’y ajouter leur point de vue et de lancer le débat, d’autant plus que se prépare pour la rentrée 2009 une rencontre à La Cantine sur le thème de l’avenir du livre à laquelle je participerai, et que c’est une occasion idéale d’en préparer ici les contours.
Le résultat est bien plus décousu que mes billets habituels, mais ce n’est pas une raison pour ne pas le partager ;-)
[CZ] D’après vous pourquoi le ebook n’a-t-il pas encore réussi à émerger réellement sur le marché de la consommation courante en numérique ?
[FE] Le hardware n’est pas encore au point, on en est à l’équivalent des téléphones portables qui pesaient 1kg à la fin des années 80. Les possibilités d’annotations – essentielles pour des marchés comme l’édition scolaire – sont quasi inexistantes ou inutilisables, la dimension ‘sociale’ embarquée est nulle, la capacité à se connecter à des réseaux sans fil est embryonnaire, voire inexistante, l’accès aux contenus de la presse est balbutiant, en pratique, seul l’écran est réellement au point. Cela devrait prendre encore un peu de temps avant de voir un hardware vraiment au point, une ou deux années, tout au plus. L’élément le plus critique, en termes technologiques, est désormais au point : cette nouvelle génération d’écrans censés pouvoir égaler le papier en terme de confort de lecture est une réalité, la suite de l’histoire n’est qu’une affaire d’intégration de technologies existantes et de production en masse afin d’abaisser les coûts pour le consommateur final.
Le smartphone a mis un temps fou avant de devenir mainstream et à, jusqu’à récemment, été réservé à quelques happy few, utilisateurs en entreprises ou early adopters. Le eBook, sous sa forme hardware, en est à ce stade.
Les deux machines les plus au point (le Kindle et le SonyReader) sont non seulement assez frustres, mais, sur le marché Français, très mal distribuées.
L’eBook pour l’instant n’a pas trouvé son iPod, la dernière version du Kindle n’est pas boulversifiante, et un nouvel entrant sur le marché pourrait encore le redéfinir complètement.
Du point de vue des contenus, l’offre, elle, – pour les contenus anglo saxons – commence a être intéressante. Là encore, l’arrivée massive de l’édition scolaire (commerciale ou ‘open source’) pourrait changer la donne. La mise à disposition des contenus issus du domaine public par Google est également un pas important.
Enfin, les lobbys opposent toute leur résistance à l’arrivée de l’eBook, au point de ne pas avoir, en France, signé les accords Olivennes, prémices à la loi Hadopi, afin de pouvoir baser leur stratégie sur les DRM. Autant dire qu’ils en sont là où l’industrie de la musique en était il y a dix ans et qu’un avenir bien pire encore leur est réservé s’ils continuent à nier la technologie et à s’évertuer à vouloir la contrôler. Le ‘piratage’ aura sur eux, une fois le hardware mis au point, des effets d’autant plus dramatiques : je parle ici de la désorganisation et de la panique induite par ces comportements ‘pirates’, car les pertes économiques liées au ‘piratage’ restent encore à ce jour à démontrer.
Les auteurs, eux, seront vraisemblablement plus intelligents et auront moins de scrupules à basculer dans l’auto édition et la relation directe avec leurs lecteurs. Auto édition qui sera d’autant plus facile à réaliser que les compétences nécessaires peuvent travailler en réseau facilement et trouver, en dehors du cadre de la maison d’édition, de nouveaux modes de partage de revenus (maquettiste, secrétaire de rédaction, correcteurs, etc).
D’un point de vue industriel, l’arrivée d’Amazon devrait être considérée par le monde de l’édition comme une alerte rouge. Non seulement ils maîtrisent la distribution à merveille et ont des ressources financières supérieures aux plus gros éditeurs, mais d’un point de vue structurel, leurs marges sont très faibles – de l’ordre de 5% – c’est classique dans le business de la distribution, mais cela leur permet d’être ultra compétitif sans dommage pour leur bilan de fin d’année, là où l’édition est habituée à des marges plus confortables. Le danger est aussi conséquent – voir plus – que celui que posait Apple hier à la musique (et qui désormais impose sa volonté aux majors en matière de pricing). Le mouvement d’Amazon avec le Kindle est aussi important que celui d’Apple avec l’iPod, il doit être pris comme une menace mortelle et devrait faire passer le piratage pour une vaste blague destinée, au mieux, à endormir les enfants, au pire, les adultes du monde de l’édition.
Enfin, le support matériel eBook pourrait bien n’être qu’une étape dans l’histoire de l’eBook. Amazon vient de sortir son Kindle pour iPhone, et connaît aux USA un grand succès avec ce logiciel. Apple et plusieurs autres fabricants planchent sur le futur des tabletPC, un vieux serpent de mer de l’industrie informatique, qui pourrait bien devenir un hit demain. N’oubliez jamais qu’Apple avait, avant tout le monde, sorti un appareil appelé Newton au début des années 90, qui fut un flop (tout comme les tabletPC d’il y a dix ans) mais qui a donné naissance à une longue lignée d’innovations matérielles : le Palm, un hit, les smartphones, puis l’iPhone (et je passe bon nombre d’intermédiaires).
Le soucis qui devrait animer les éditeurs aujourd’hui n’est pas la dimension hardware, ils n’auront jamais le contrôle de cet aspect et devraient tout faire pour tuer dans l’oeuf la possibilité d’un iPod du livre, et toute tentative de contrôle (DRM ou autre) ne résultera qu’en une perte de temps – et le temps ne joue pas du tout en leur faveur. Adopter les DRM, c’est lier son sort à un contrôle effectué par une plateforme matérielle et logicielle, et donc confier son avenir à l’industrie du logiciel et du hardware, c’est suicidaire. Tous ceux qui l’ont fait par le passé l’on amèrement regretté. Ces gens sont des cannibales à la recherche de tous les transferts de valeurs initiés par les mutations technologiques en cours, croyez moi, je sais de quoi je parle, j’en fais parti. Le seul domaine dont l’édition peut encore espérer tirer parti est la dimension sociale du livre, en misant sur le fait qu’Amazon ne contrôle pas – encore – la relation avec l’auteur, et que celle ci est critique pour monétiser la relation entre auteur et lecteur.
Par ailleurs, il faut que le monde de l’édition prenne en compte le fait que les contenus dans le monde numérique ne peuvent se monétiser à la même hauteur que ce qu’il était courant de faire dans le monde physique, c’est vrai pour la musique et pour la presse, et l’édition ne fera nullement exception. Il est impératif de trouver d’autres modes de monétisation (et d’autres choses à vendre, en particulier la relation auteur/lecteur), et donc de compléter au plus vite leur offre par autre chose que les contenus s’il souhaitent préserver leur chiffre d’affaire. A défaut, ils peuvent essayer de préserver leurs marges – c’est la stratégie actuelle du disque – mais il leur faudra se restructurer pour laisser couler bon nombre de composants devenus impossible a rentabiliser, en l’occurrence l’édition d’autre chose que du potentiel best seller. Si vous regardez le business de la musique, c’est ce qu’il s’est passé ces dix dernières années. Pas sûr que la Culture y gagne (c’est un euphémisme).
[CZ] Comment communiquer aujourd’hui autour du ebook ? Du point de vue des éditeurs (ceux qui publient et diffusent les contenus) , des fabricants de ebook , des organismes reliés au monde du livre (syndicat national de l’édition, centre national du livre), c’est-à-dire du point de vue de toutes les parties reliées à l’objet ebook ?
[FE] Amazon communique plutôt bien autour du Kindle, que ce soit à travers les intervention répétées de Jeff Bezos ou des aspects plus anecdotiques, comme Jennifer Aniston surprise il y a peu en train de feuilleter son Kindle. Sony est plutôt inexistant, mais il faut dire que la maison mère est dans une situation catastrophique. Pour ce qui est des fabricants, cela avance doucement, et leur communication est somme toute basée sur une course de fond. Logique et rationnel.
Le SNE communique lui aussi clairement en refusant toute remise en question de la façon dont le secteur de l’édition fonctionne, le condamnant, si ses membres suivent ses recommandations, à une catastrophe dans les années à venir (3 à 10 ans). C’est une attitude démagogique qui mise sur la peur et qui a toutes les chances de remporter beaucoup de succès, car plus les éditeurs miseront sur cette stratégie, plus l’environnement technologique auquel ils auront à faire face leur donnera toutes les raisons d’avoir peur. Un véritalbe cercle vicieux dans lequel l’édition a toute les chances de se perdre. Il est urgent pour les adhérents du SNE d’initier des réflexions sur le eBook en dehors du SNE sous peine de condamner le secteur à un cataclysme, notamment en ce qui concerne les petits acteurs dont le sort sera comparable à celui des labels indépendants dans le secteur de l’industrie musicale.
Un colloque sera d’ailleurs organisé pour initier une réflexion sur l’avenir du livre à la rentrée de septembre 2009 à La Cantine.
Pour ce qui est des autres acteurs, avant de communiquer sur quoi que ce soit, il leur faut comprendre les enjeux techno-sociétaux-culturels auxquels ils vont devoir faire face. Tirer des leçons de l’échec de l’industrie culturelle face à internet, et réaliser qu’il ne leur reste que peu de temps pour mettre au point une stratégie, prendre en compte le fait que les stratégies défensives face aux technologies ont toutes échoué, et que certaines stratégies tirant parti des technologies et de leurs usages – notamment les usages qualifiés de ‘pirate’ – ont remporté des succès considérables dans le secteur culturel : Nine Inch Nails, Radiohead…
Il est indispensable de comprendre que la technologie n’est pas un outil aux service de ceux qui s’en emparent ou quelque chose contre lequel on peut se défendre, c’est un écosystème dans lequel il faut s’insérer. Pour reprendre une métaphore que j’ai utilisé dans un précédent billet tous ceux qui ont tenté de détourner le cours d’une rivière ont subit des réactions violentes en retour de l’écosystème. Mettre en place des DRM, c’est du même ordre. On ne contraint pas la technologie, on en tire parti ou on la subit.
Vouloir ‘communiquer’ sans comprendre finement ce qu’il se passe – et c’est ce qu’il risque de se passer pour le livre – est une hérésie qui ne servira au final qu’a prendre du retard.
C’est critique pour le secteur du livre, car contrairement à celui de la musique, il est encore temps de prendre le problème à bras le corps et de tirer parti de ce qu’il va se passer avec l’arrivée du eBook.
Il est capital pour le secteur de l’édition de réaliser que, qu’il le veuille ou non, l’arrivée du eBook va radicalement transformer le secteur, tout comme l’arrivée de l’imprimerie l’a par le passé métamorphosé en passant du moine copiste aux encyclopédistes. La transformation à venir sera d’une amplitude comparable, la seule question encore ouverte, c’est de savoir si cette transformation sera subie ou initiée par le monde de l’édition.
Qui, dans le monde de l’édition ou ailleurs, peut prétendre que la révolution qu’apporte internet est de moindre ampleur que celle apportée par Gutenberg ? Pourquoi son impact, dès lors, serait-il moindre ? Pensez vous sérieusement qu’un lobby, même avec de fortes capacités à corrompre le système, peu empêcher quoi que ce soit ? Sérieusement ? Vous rendez vous compte que l’imprimerie avait contre elle le plus puissant lobby de son époque : L’église. Et qu’elle a, en diffusant la bible et en en faisant un sujet de conversation chez une population devenu lettrée, donné naissance au protestantisme, aux siècle des lumières et, pour finir, à la condamnation à mort de l’un des représentant de Dieu sur Terre, Louis XVI (je pousse un peu, mais pas tant que cela, au final).
[CZ] Pensez vous que la communication réalisée autour de l’ebook est pertinente et positive ? Pourquoi ? Que préconiseriez vous ?
[FE] J’avoue ne pas avoir vu – en France – beaucoup de communication autour de l’eBook, si ce n’est les cris alarmistes des lobbys. Mais – au risque de me répéter – il ne sert absolument à rien de communiquer quand on n’a rien à dire.
Encore une fois, je préconiserais de mettre les boeufs avant la charrue. Il faut commencer par comprendre ce qu’il se passe, admettre que l’évolution est inévitable, qu’elle sera profonde, très profonde, qu’elle touchera tous les aspects du métier, tous, sans exception.
Ensuite, il faudrait créer au sein du monde de l’édition des réseaux pour alimenter les réflexions, échanger des idées avec des experts venus de l’extérieur, s’ouvrir aux idées nouvelles et disruptive, même – et surtout – si elle sont inconfortables, nommer des responsables chez les éditeurs qui ne soient pas de simples pis-aller mais qui aient véritablement l’oreille des dirigeants et des actionnaires. Le temps n’est pas à la communication – ce temps viendra bien assez vite – pour l’instant, il serait judicieux de réfléchir. Il faut anticiper, prévoir, imaginer comment les restructurations à venir vont affecter chacun des acteurs du secteur, comment elle vont changer la façon de travailler autour d’un livre, de son idée à sa promotion et au delà.
Le temps d’”Apostrophe” est derrière nous, les jeunes générations ne regardent plus la télévision et n’accordent plus le moindre crédit aux média, leur première motivation pour un acte d’achat est la recommandation de leurs pairs, là où, pour leurs parents, la publicité, le marketing et les média avaient une place centrale. Pour faire la promotion d’un livre demain, il faudra communiquer de façon radicalement différente, que ce soit pour un livre électronique ou un livre papier. Toute initiative qui ne prendrait pas cette donnée comme un élément central est vouée à l’échec.
La ‘communication’ devra de toute évidence se faire avec non seulement de nouveaux acteurs, notamment dans la distribution (amazon), mais aussi – et surtout – au sein des réseaux sociaux. La recommandation de pair à pair ayant de tout temps été un facteur de vente important dans l’édition, or c’est un mécanisme de base du web social. La rencontre de ces deux mondes va nécessairement bouleverser les règles du jeu.
Les clubs du livre en ligne sont à inventer, il y a beaucoup à faire, et c’est au sein de tels groupes sociaux sur le net que pourra avoir lieu une communication efficace. Les libraires pourraient avoir leur rôle à jouer, mais ils sont pour l’instant totalement absents, les seuls acteurs du monde du livre a avoir pleinement mis les deux pieds dans l’univers des média sociaux sont à ma connaissance les bibliothécaires. Des initiatives comme Chermedia.com sont à l’avant garde, et le monde de l’édition devrait regarder cela de près et essayer de comprendre ce qu’il s’y passe.
[CZ] Comment placer le ebook dans l’univers du numérique ?
[FE] Le eBook, d’un point de vue technologique, n’est qu’un terminal spécialisé. Il se place naturellement dans l’univers des produits culturels numériques – oh combien d’actualité avec Hadopi – et sera soumis aux même règles (je parle des contenus).
Le SNE n’ayant pas signé les accords Olivennes, le piratage de eBook ne sera pas surveillé et puni par l’Hadopi, on pourra donc reposer des questions comme celle de l’impact du piratage sur les ventes, dont tous les scientifiques sérieux qui ont étudié de près le phénomène affirment qu’il est nul, voir positif. Pour le livre, c’est une occasion inespérée de faire découvrir de nouveaux auteurs à un public qui n’aurait pas passé le cap de l’achat, et de le fidéliser ensuite dans une logique de monétisation, qui reste cependant à inventer.
En suivant jusqu’ici aveuglément la position rétrograde du SNE, le monde de l’édition se retrouve dans une position inédite, celui d’être le seul acteur de la culture en mesure aujourd’hui de tirer parti du piratage, plutôt que de se lancer dans une bataille perdue d’avance. C’est une opportunité qui, pour être saisie, demande une évolution phénoménale des mentalités dans les monde du livre, mais c’est une réelle opportunité.
La vieille idée de payer au préalable pour un contenu n’est, dans l’économie numérique, qu’un mode de monétisation parmi d’autres. On pourrait en imaginer de nouveaux, comme de payer après avoir lu un livre (sur le modèle du shareware), ou de payer pour accéder à un espace de discussion privilégié avec l’auteur, ou pour accéder à des contenus complémentaires, ou bien encore de monétiser des conférences tenues par l’auteur (un modèle courant aux USA). L’important, c’est de mettre au point et d’expérimenter ces modes de monétisation avant que le problème du piratage n’arrive massivement afin d’en tirer parti plutôt que de se positionner en victime imaginaire comme le fait l’industrie du disque, et de voir son industrie disparaître parce qu’elle n’a pas su trouver sa place dans un monde qui la dépasse et qui la tétanise, la rendant incapable de la moindre initiative.
Pour mémoire, un mp3 ‘pèse’, en terme de consommation de bande passante, autant qu’une encyclopédie, et vous pouvez envoyer en livre en pièce jointe à un mail sans soucis, c’est dire si le piratage sera d’une ampleur sans comparaison avec celui de la musique. Cela ne veut pas dire pour autant que ces pratiques lui porteront préjudice d’un point de vue économique, mais sur le plan ‘psychologique’, le coup sera terrible.
Editeurs, maquettistes, graphistes, imprimeurs, tous ces acteurs de la chaîne de fabrication du livre ont accès à des documents plus ou moins intermédiaires susceptibles de donner lieu à une ‘copie pirate’ (des pdf, en l’occurrence). Cette chaîne est absolument impossible à sécuriser, que ce soit sur un plan technologique ou humain. Quiconque affirmant le contraire est un fou ou un menteur qui vous mènera tête baissée dans un mur.
[CZ] Est-il possible aujourd’hui de déterminer le futur du ebook ? Existe-t-il des pistes sur son avenir ?
[FE] Oui, regardez du coté de Cupertino (Apple) ou de Seattle (Amazon). Interface tactile, possibilité d’annotations, capacité à intégrer des logiciels sociaux, connectivité permanente via des réseaux sans fil. Les progrès en terme de hardware à venir ne sont pas énormes, mais indispensables, par contre, en terme de logiciels sociaux, il y a beaucoup à faire, et c’est clairement là que se situe l’avenir du monde de l’édition. C’est un mouvement aussi impensable pour l’industrie de l’édition aujourd’hui que ne l’était l’iPod pour l’industrie de l’informatique il y a dix ans. Tout le monde n’y arrivera pas, mais ceux qui sauront le faire seront les grand gagnants et engrangeront des bénéfices incroyables. Vous remarquerez qu’Amazon est déjà dans la course, et que le site d’Amazon donne de plus en plus de place à sa dimension sociale, qui a, c’est important de le noter, toujours été là chez Amazon.com et qui est un moteur indispensable à ses mécanismes de fidélisation, de ’stickyness’ et de cross selling.
Ensuite, on peut aborder l’eBook du point de vue strictement logiciel, c’est ce qu’est en train de faire Amazon en proposant le Kindle sur iPhone, c’est à dire en réduisant le Kindle à sa dimension exclusivement logicielle. C’est une piste. Dans le milieu scolaire, par exemple, on peut légitimement se demander si les étudiants voudront, en plus de leur désormais indispensable ordinateur portable, s’encombrer d’un eBook reader. Pour des manuels scolaires, l’écran du PC est une alternative viable, même s’il n’offre pas le même confort visuel que l’eBook reader. D’une façon générale, il serait opportun de se focaliser plus sur la dimension logicielle que sur la dimension matérielle, à condition bien sûr d’oublier le mirage des DRM et de s’efforcer d’y voir clair. Encore une fois, le plus grand danger pour l’édition, c’est de se réfugier derrière les DRM. Une telle stratégie les condamne, pour la plupart d’entre eux, à une mort certaine.
Abandonner les DRM et adopter des standards ouverts ou semi-ouverts (pdf), c’est introduire une concurrence et une diversité du coté des plateformes, et se mettre ainsi à l’abri d’un Apple, d’un Sony ou d’un Amazon, ou tout du moins se donner les moyens de lutter. Google, pour faire face à Apple dans l’univers du téléphone mobile, a choisi une telle stratégie, et pour reprendre le titre du dernier livre de Jeff Jarvis (censuré, au passage, par le monde de l’édition Française), j’aurais tendance à leur demander : What would Google do ? Google ferait cela, précisément.
Enfin, j’aurais tendance à rappeler, si ce n’est marteler, le fait que l’économie numérique n’est pas du tout une transposition en ligne de l’économie réelle. Là où les contenus sont roi dans le réel, c’est l’accès aux contenus (google), leur distribution (amazon), et bientôt leur insertion dans le champ social (Facebook) qui règnent sur internet.
[CZ] La polémique autour des droits d’auteur face à la numérisation est-elle une barrière à la popularisation de l’ebook ?
[FE] Non, c’est un boulevard pour la piratage. Le droit d’auteur est un concept hérité du XVIIe siècle, il ne peut survivre au XXIe, cela ne veut en rien dire que les auteurs ne peuvent être rémunérés pour leur oeuvre, bien au contraire. Nous sommes passés, avec le numérique, d’une économie de la rareté à une économie de l’abondance. La philosophie qui règne en maître sur le net, et qui est derrière ses plus grands succès de ces dernière années, c’est la philosophie du partage. Partage et Culture sont fait l’un pour l’autre, et le copyright dresse artificiellement une barrière entre ces deux concepts. Les moyens pour monétiser des contenus demain passent par des méthodes jusqu’ici inconnues du monde du livre, ou très peu maîtrisées, comme la recommandation, le filtrage du signal par rapport au bruit lié à l’abondance d’information, la possibilité donnée aux lecteurs de remixer et réutiliser les contenus pour peu qu’ils n’en fassent pas un usage commercial, et bien d’autres voies encore.
Au passage, il est amusant de noter que le copyright fut inventé à la suite de l’imprimerie, en réaction au monopole exercé par les imprimeurs/distributeurs en Angleterre, et afin de libéraliser et de donner un essor au mode de l’édition et à la Culture. Au XXIe siècle, où les nouveaux distributeurs se nomment Amazon, ce n’est pas du tout à cela que ce cadre législatif obsolète va servir, bien au contraire. Si la stratégie du SNE est mise en application, c’est bel et bien un retour en arrière qui risque de se produire : la revanche des imprimeurs, en quelques sorte.
L’arrivée du numérique a par ailleurs étendu quasiment à l’infini les possibilités de contrôle du copyright, le transformant de facto d’un moteur pour la culture en un frein. Je vous renvoi la dessus à l’excellent livre “Culture Libre” de Lawrence Lessig (que j’ai édité sous forme d’eBook en Français, by the way ;-)
La seule et unique chose que les polémiques sur le copyright vont apporter au monde du livre, c’est de retarder l’arrivée et la commercialisation du hardware eBook, mais c’est une stratégie perdante, le eBook ne se limite pas au hardware. Sur mon iPhone, j’ai l’application Kindle, et je peux y lire des eBooks sans avoir ni Kindle, ni SonyReader. Combien de temps faudra-t-il à Amazon pour sortir une application Kindle pour PC ? D’ici à ce que vous ayez terminé votre mémoire, ce sera probablement le cas, et ils verrouilleront la distribution plus sûrement encore qu’Apple avec l’iPod. La situation pour le livre sera alors cataclysmique : Amazon pouvant marger à 0% sur les contenus, imposer des prix à la baisse, et vendre son hardware comme mode d’accès ‘premium’ à ses contenus. Presque un modèle freemium.
C’est ce type de scénario que doit envisager et anticiper le monde du livre plutôt que de se réfugier dans le discours défensif et apeuré du SNE. La plus grande menace pour le livre ne vient pas des pirates, ils pourraient même être leurs meilleurs alliés. Imaginez un ThePirateBay (un site répertoriant les contenus ‘pirates’ disponibles en P2P) donnant accès aux livres, supporté par les éditeurs, animé par les lecteurs et les auteurs. Toutes les études faites sur le piratage de mp3 montrent que cela aurait tendance à faire grimper les ventes de livres… papier. Cela parait étrange pour ceux qui ne comprennent pas grand chose à la technologie, mais ce type de scénario pourrait être extrêmement profitable au monde du livre tout en mettant en place des défenses efficaces contre des prédateurs tels qu’Amazon ou Google.
Ca vous semble dingue ? J’ai toutes les études scientifiques possibles pour étayer ces hypothèses, et elles sont issues d’écoles aussi prestigieuses que Harvard ou l’ENST, pas vraiment connues pour héberger des dingues. Bien sûr, il faudrait éliminer le SNE (et beaucoup de monde dans l’édition) pour arriver à mettre en place de telles stratégies, mais avouez qu’elles ont plus de chances de gagner contre Amazon et les géants de l’informatique que ce que propose le SNE.
Pas convaincu ? Think again, ou Think Different : qui a causé le plus de tord à l’industrie du disque ? Orange, Apple ou les Pirates ? Qui a su utiliser le phénomène du ‘piratage’ pour son plus grand profit ? Orange, Apple, ou Universal ? Encore une fois, la technologie est un écosystème, les gagnants sont ceux qui s’y insèrent harmonieusement.
A vouloir, avec les DRM, se protéger des pirates, le livre ne réussira qu’une seule chose : ouvrir une guerre sur deux fronts : celui des géants de l’internet et des technologies, et celui du piratage et de ses lecteurs. Les chances de s’en sortir vivant sont… nulles (pour le business de l’édition, le livre, lui, s’en sortira très bien).
[CZ] D’après vous, pourquoi le ebook, dont on entend parler depuis plusieurs années n’a-t-il toujours pas réussi à se démarquer et se vendre ? mis à part le problème du prix ?
[FE] Encore une fois, un hardware pas encore tout a fait au point, une offre pas particulièrement claire en matière de contenus, une trop grande diversité des standards, l’utilisation de DRM, et manque de logiciels sociaux dédiés.
A cela, on pourrait ajouter qu’il faudrait à l’eBook un marché porteur pour se lancer : celui de l’édition scolaire est une évidence, mais les lobbys y sont très fort, et en France, très proches du pouvoir en place. Le SNE, encore lui, a récemment demandé à ce que soit stoppés les initiatives universitaires en matière d’elearning. Stupéfiant, mais quand on voit que Hadopi a sacrifié des notions démocratiques comme la charge de la preuve, la séparation de l’exécutif et du judiciaire, et à instauré la surveillance généralisée de la population pour protéger les intérêts de quelques maisons de disque, on peut facilement imaginer que l’on sacrifie demain l’éducation pour tenter de préserver certains intérêts privés.
[CZ] Par ailleurs auriez-vous des lectures à me conseiller pour mon mémoire ?
[FE] En vrac, La Feuille, LEO, Revues.org (plus centré sur l’édition scientifique) Noticias Edicion Digital (un aggrégateur), Caractère Mobile, Chloestch’s Factory , Bibliofusion, Archicampus, Epublishersweekly , Lavachequilit, Cylibris , Papier electronique , Print is dead , Publishing trends , Selfpublishing review , Tools of Change for Publishing de O’Reilly, l’éditeur le plus innovant en matière d’eBook, et pardon à ceux que j’ai oublié.
Je vous mentirais en vous disant que je suis régulièrement tout cela, je me contente de lire Hubert Guillaud et de suivre sa veille sur internet actu ou sur aaaliens.
Pour la question des droits d’auteurs, je vous recommande chaudement la lecture de Culture Libre de Lawrence Lessig.
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19 mai 2009 à 10:54
Bref, vous l’aurez compris, à mon sens, la seule voie possible pour communiquer qui s’offre au monde de l’édition, c’est d’organiser des colloques, des rencontres, et de rendre publique leurs réflexions tout en restant ouverts. Pour un secteur qui traditionnellement en France est le creuset de la réflexion philosophique, politique et culturelle, ça semble faisable, non ?
Pour paraphraser un ex leader d’un puissant lobby mis à mal par la précédente révolution de l’information :
“N’ayez pas peur !”
19 mai 2009 à 11:50
Bonjour,
Votre article est passionnant. Il décrit une matrice opportunités/menaces pour le monde de l’édition et indique quelles piste il convient de suivre.
Mais rappelons nous que les décideurs ont toujours un raisonnement à court terme qui est, de plus, biaisé par la fracture entre “digital natives” et eux. Combien ont-ils vu l’arrivée de la calculatrice électronique ou le duo PC/Multiplan ?
19 mai 2009 à 13:23
Ha, c’est pas gagné, ça c’est sûr…
Ceci dit, il y a beaucoup de petits éditeurs, donc on a une chance d’en trouver quelques uns qui ne suivront pas le SNE dans le suicide collectif qu’il propose, et qui seront plus malins que les autres… soyons optimistes :-)
19 mai 2009 à 13:25
Pour les manuels scolaires, il aurait peut-être été plus judicieux de les qualifier de libres plutôt qu’open-source, non ?
Comme toujours, article très intéressant. Merci.
19 mai 2009 à 13:29
oui, absolument, on est dans le domaine du Libre, open source est un abus de langage.
19 mai 2009 à 13:33
Wahooooo ! Article long mais génial sur l’avenir proche du numérique, comme seul FE sait en faire.
Que dire ? (y’a plus grand chose à rajouter là…).
En tout cas, oui, il est certain que, de la même façon que pour les autres contenus d’entertainment, le livre va devoir s’adapter au monde du numérique, et il serait intelligent d’inventer la littérature sociale (qui existe déjà ailleurs -> USA).
Encore une fois, c’est tellement bien expliqué qu’on se demande pourquoi Albanel n’a pas compris ça (je veux dire : elle a bien dû consulter des chercheurs en la matières, non ?), ni pourquoi le SNE ne veut pas comprendre.
19 mai 2009 à 13:43
Pour Albanel, ce n’est qu’un prête nom, l’objectif est d’installer la surveillance généralisé, le reste n’est que prétexte. Pour le SNE, je pense (mais je ne les connais pas) qu’il s’agit d’une bande de vieux qui n’y comprennent absolument rien, et qui voient tout cela comme des gamins qui s’agitent et qu’il s’agit de mettre au pas pour défendre la Culture… On pourrait dire la même chose de Jack Lang :(
19 mai 2009 à 13:49
Donc si je comprend bien, soit on se bouge le ***, et on créé les plateformes et organisations qui monétiseront le livre de demain (qui lui sera gratuit), soit on prend les décision pour que la France devienne à court terme une Birmanie européenne (à mes yeux, c’est ce qui se passe actuellement).
Bizarre, mais je crois que si on veut sauver sa peau, il va falloir aller dans des coins où les initiatives sont mieux appréciées (La West Coast). Fait chier, c’était cool la France.
19 mai 2009 à 15:33
AbriCoCotier dit : “Fait chier, c’était cool la France.”
J’ai tendance à penser la même chose en ce moment… Notre pays s’enfonce dans un refus de la technologie, alors que des pays comme les Etats-Unis montrent clairement la voie. Va falloir s’exiler pour réussir dans l’univers d’Internet.
Enfin, vous nous livrez là une réflexion intéressante et très instructive sur un domaine que les “geeks” ne connaissent pas forcément bien. Merci ! :)
20 mai 2009 à 10:05
accord complet sur l’analyse, et c’est passionnant dans cet entretien la remise à plat de l’ensemble des composantes
grand merci donc (et au charbon…)
20 mai 2009 à 10:49
Très tres bon “article” encore une fois.
Un paragraphe à particulièrement attiré mon attention:
“Qui, dans le monde de l’édition ou ailleurs, peut prétendre que la révolution qu’apporte internet est de moindre ampleur que celle apportée par Gutenberg ?… l’imprimerie avait contre elle le plus puissant lobby de son époque : L’église. .…
Et qu’elle a… donné naissance au protestantisme, au siècle des lumières et, pour finir, à la condamnation à mort de l’un des représentant de Dieu sur Terre, Louis XVI.…”
J’ai beau chercher je trouve peu de chose concernant l’opposition de l’église à l’imprimerie… si vous aviez des sources historique je suis preneur. Notez que je cherche aussi des choses concernant l’opposition de l’église au développement des romans et l’opposition des artistes et écrivains au développement du cinéma au début du siècle. Enfin tous ce qui pourrais illustrer la façon dons historiquement, les pouvoirs culturel en place ce sont opposés au nouveaux médias et modes de diffusions…
Ensuite il me semble un peu exagéré de dire que l’imprimerie à “donné naissance” au protestantisme et a l’humanisme… en revanche elle à très certainement servie de catalyseur et de diffuseur a des envies et des idées qui étais dans l’air du temps en Europe… Et je trouve que c’est une très jolie idée de ce dire qu’internet et son écosystème technologique puisse jouer le même rôle afin de généraliser la transparence démocratique et le libre échange culturel !
20 mai 2009 à 10:58
C’est très tiré par les cheveux, j’avoue (en même temps, j’ai mis un disclaimer ;-)
La bible tenait le choc tant que la population ne savait pas lire, une fois la population lettrée, elle a pu non seulement la lire sans passer par le clergé pour avoir le message divin, mais elle a pu lire des avis divergeants, dont la transmission était facilité par l’imprimerie. Ajoutez à cela les moines copiste, détenteur d’un monopole battu en brèche dans la fonction de conservation (et de censure) du savoir.
Je n’ai pas de références précise (et là, je suis un peu à la bourre), mais j’irais chercher d’instinct du coté d’Odon Vallet. ;-)
20 mai 2009 à 14:40
Merci Fabrice.
Juste un point de désaccord important :
Je ne suis pas certain que les éditeurs doivent se contenter des aspects sociaux des livres. Au contraire. Il me semble que mettre les mains dans le cambouis, dans le code, dans le matériel et le logiciel est primordial, justement pour être mieux capable de comprendre les enjeux, de définir des positions et de résister face aux tentatives monopolistiques de ceux qui contrôlent le matériel justement (cf. IPhone et Kindle justement).
C’est plus compliqué, oui, mais c’est à terme primordial. Etre dans les organismes de standardisation des formats, être parti prenantes d’expérimentations, définir ses spécifications, s’approprier la technologie et ne pas se contenter du marketing, du social, des nouvelles formes de monétisation… Si l’on enlève aux éditeurs les mains du cambouis, ils seront demain dépendants d’offres qu’ils ne maîtriseront pas. Comprendre le code ne veut pas dire le contrôler, mais être capable d’y agir, savoir, connaître, maîtriser, comprendre ce qu’il se passe et ce que l’on fait.
Pour cela, bien sûr, l’ouverture est un minimum requis… C’est d’ailleurs en entrant dans le code qu’ils comprendront encore plus avant la valeur de l’ouverture.
20 mai 2009 à 14:47
Tout a fait, par social j’entendais l’ensemble de ce qui touche au social sur le web, et le logiciel a une place centrale. Mon point — profitons de l’occasion pour l’éclaircir — c’est de déconseiller de toucher au hardware.
Si les éditeurs adoptaient des standards ouverts et libres, ils forceraient l’industrie à produire des plateformes génériques (à la googlephone) et pourraient revenir avec du code et des réseaux sociaux…
Or qui dit ouverture et libre dit nécessairement être en mesure de ‘collaborer’ (to leverage, en anglais) avec le ‘piratage’. C’est tordu, vu par un néophyte, mais c’est assez limpide pour des technophiles…
22 mai 2009 à 9:36
Et des détails sur le TabletPC d’Apple, apparus quelques jours après cet interview (je vous jure que Michael Arrington ne m’avait pas mis dans la confidence ;-)
http://fr.techcrunch.com/2009/05/22/ce-que-nous-savons-pour-linstant-sur-la-tablette-apple/
“nous savons que les équipes de l’iPod et du iPhone sont derrière ce projet”… Do I need to say more ?
25 mai 2009 à 16:39
Les éditeurs québécois se rebellent face à Google
Après un examen approfondi du projet de Règlement Google du point de vue des avantages économiques immédiats et à long terme consentis par Google, des exploitations rémunérées ou non du livre électronique qu’entend en faire Google, mais aussi et surtout de l’ensemble des contreparties que Google exige en échange de ces avantages, l’ANEL est d’avis qu’il n’est pas dans l’intérêt de l’industrie de l’édition d’ici d’accepter ce règlement et recommande donc à ses membres de s’en retirer.
La suite ici :
http://www.septentrion.qc.ca/septentrion//2009/04/les_editeurs_quebecois_se_rebe.php
26 mai 2009 à 7:25
@Fabrice : Mouai, enfin ça, ça va faire comme avec la presse en ligne. Ils vont gueuler, fort, très fort même, sur le blé que se fais Google sur eux… et ne vont rien faire, finalement, car la situation sans Google est pire que la situation actuelle.
26 mai 2009 à 11:24
Il y a tout de même pas mal de monde, au sein des maisons d’édition, bien conscient du problème et très au fait des pistes de solutions à expériementer. Reste à faire en sorte de les aider a avoir plus de pouvoir afin qu’ils puissent faire avancer les choses…