Les DJs à l’assaut du web social et musical

L’arrivée de l’internet dans la distribution a provoqué, depuis le début (le web 1.0), un phénomène de réintermédiation, propice à l’arrivée de nouveaux acteurs, plus aptes à maîtriser la relation client dans le monde du digital. C’est ainsi qu’Amazon a détrôné Barnes & Nobles sur le terrain de la vente de livre, et qu’Apple, qui propose une offre intégrée inégalable, a pris, sur le online, la place que des acteurs comme la FNAC pensaient y trouver.

Distribution ou diversité

Mais dans le secteur de la musique, qu’il s’agisse de distribution légale ou ‘pirate’, force est de constater que la variété de ce qui est écouté n’a pas – contrairement aux attentes – considérablement évolué. Que ce soit en P2P ou à la FNAC, Britney Spears et Madonna continuent à truster les charts, preuve s’il en est que le marketing, encore maîtrisé par les majors est toujours efficace.

Que la diversité ait été un problème à l’époque de la distribution physique, c’est une évidence, mais la seule raison valable qui subsiste aujourd’hui au manque de diversité – non pas dans l’offre – mais dans la consommation, est la puissance de la machine marketing de l’industrie musicale, qui y voit – on peut les comprendre – une façon d’optimiser ses coûts.

Le web social pourrait bien à l’avenir bouleverser tout cela, car même si le P2P appartient bien à l’ère du web 2.0, les activités proprement sociales qui s’y déroulent sont pour ainsi dire embryonnaires et très peu structurées. Ce n’est pas lui qui peut répondre au problème, en tout cas pas tant qu’il reste, dans la forme qu’il offre à ses utilisateurs, aussi frustre.

Mais à l’heure où les maisons de disque ont déclaré la guerre à leurs clients, certains d’entre eux pourraient en profiter pour se faire une place au soleil dans le paysage de la distribution musicale en évolution constante : des ‘power user’ de la musique, à savoir, les Disc Jockeys.

Une fois l’intégrale de Madonna et Britney Spears écoutées à plusieurs reprises, la principale solution qui s’offre à vous aujourd’hui pour élargir vos horizons musicaux en ligne est l’utilisation d’algorithmes de recommandation. Si ceux-ci peuvent s’avérer redoutablement efficaces, ils sont grandement désincarnés. De nombreux acteurs utilisent ce type de technologies, de Last.fm à – plus récemment – iTunes avec sa fonction Genius, mais aucun n’a réussi a remplacer l’expérience du disquaire, une profession en voie de disparition (que les moins de vingt ans…). Parmi les acteurs de la recommandation encore susceptibles de proposer une alternative à la machine : les DJs.

Les services pour DJ en pleine explosion

Dans la catégorie des outils ‘B2B’, destinés aux DJs, on a vu apparaître plusieurs nouveautés. Parmi celle-ci, des réseaux sociaux professionnels comme Weeloop.com (vous ne vous attendiez tout de même pas à les retrouver sur Linkedin ?) qui regroupe DJs, professionnels de la musique et aficionados de la House et de la Techno. Plus élitiste encore, car réservé aux seuls DJs (pro ou amateurs), Remix.me propose en téléchargement des kits permettant à ses membres de remixer des morceaux, afin d’en proposer leur propre interprétation.

Une multitudes de services destinés aux DJs voient le jour en ce moment même, à tel point qu’il est difficile, voir impossible, d’en tenir une comptabilité précise. De toutes évidences, il se passe quelque chose…

Les DJs s’affirment comme auteurs

Play.fm propose lui des sessions enregistrées en live d’une multitude de DJs, ainsi que des outils de suivit permettant aux DJs de mesurer leur succès et, bien sûr, de rencontrer fans et clients potentiels. C’est une évolution de ce que certaines radios FM proposaient ou proposent encore, comme RadioFG, mais avec une relation privilégiée entre auditeur et DJ, comme seul l’internet peut le permettre.

BigaDJ, une startup Française, propose à la vente ou à la location en stream, des sets réalisés par des DJs afin d’éviter d’avoir à passer votre soirée à jongler avec les playlists de votre iPod (et de les préparer). Plusieurs thématiques sont disponibles, de la soirée en amoureux au nightclub à la maison, en passant par la soirée d’anniversaire ou la soirée entre filles. Ce que l’on vend ici ne se limite pas à une série de mp3 dans un ordre bien précis, ou un stream musical particulier, mais bel et bien la compétence à aggréger de la musique dans le but d’en faire une utilisation précise : le coeur du métier de DJ.

Jiwa.fm, l’un des concurrents les plus sérieux de Deezer en France, mise également sur des radios programmées par des pros et des amateurs, mis en position de DJ, pour se distinguer du leader Deezer et explorer les alternatives à la musique programmée par des algorythmes. Le résultat est plutôt convaincant, surtout si votre ordinateur est connecté à une chaîne Hi-Fi, la qualité de compression de la musique sur Jiwa.fm étant incomparablement supérieure à ce qu’offre Deezer.

Il faut noter, au passage, qu’avec les utilisateurs d’Open Source, les DJs sont probablement la communauté la plus active du courant culturel qualifié par Lawrence Lessig de ‘Remix Culture’. Ils font de remix depuis maintenant près de trente ans (en situant arbitrairement le top départ à Run DMC, et oui, on pourrait aller jusqu’au Jazz et remonter aux années 30).

Les DJs sont-ils les disquaires de demain ?

Tout DJ vous le confirmera, ils ont une capacité de prescription et de sélection inégalable, et la plupart d’entre eux passent un temps fou à chercher de nouveaux tracks, afin de les faire découvrir à un public avide de nouveauté. Certains, même, vont jusqu’à indiquer leurs découvertes à ceux (et celles) qui le leur demande (vous avez plus de chances d’obtenir ce type de renseignements si vous êtes une fille), mais jusqu’ici, cet acte d’altruisme allait à l’encontre de leur modèle économique : attirer des clubbers lors de leurs soirées.

L’internet pourrait bien changer cela.

En s’affirmant comme prescripteurs et trendsetters, et en jouant la transparence, les DJs ont aujourd’hui un opportunité unique : celle de se positionner comme un intermédiaire indispensable entre des labels, entraînés – bien souvent malgré eux – dans la guerre des majors, et un public, qui voit de plus en plus l’industrie du disque comme un ennemi à fuir ou à boycotter.

Les DJs sont, eux, proche de leur public. Ils savent ce qui marche pour l’avoir testé, sont capables, pour les meilleurs d’entre eux, de déceler un hit dans une pile de nouveautés, et mieux encore, d’en assurer la promotion auprès d’un public particulièrement bien ciblé. Reste à monétiser tout cela, soit sous la forme de partage de revenu sur les ventes, soit sous la forme d’une relation privilégiée avec les labels, soit encore en l’utilisant  pour assurer le remplissage de leurs soirées.

C’est ce pari qu’ont fait plusieurs startups, comme Vipultima au Canada ou Meetsound en France.

Vipultima propose, sur un site web dédié, une double interface. Pour les labels, une gestion complète de leurs prospect/DJs/intermédiaires, avec moultes statistiques, gestion de feedbacks, gestion de contacts, emailings, etc. Pour les VIP invités – essentiellement un public de DJs, pro ou amateurs -, la possibilité de downloader des tracks, de laisser un Feedback, de noter et de bookmarker.

Meetsound (disclaimer : j’en suis actionnaire) va plus loin, et intègre le même type de fonctionnalités au cœur de réseaux sociaux (Facebook pour l’instant, le site est en beta privé jusqu’à fin juin). L’idée est de permettre aux DJs, pro ou amateurs, en proposant une sélection faite à partir d’une floppée de nouveautés envoyées par les labels, de faire partager à leur réseau social leur style et la qualité de leur sélection à travers des widgets sociaux. Ces derniers prennent la forme de playlists proposant l’écoute de leur sélection en stream. Meetsound propose également de constituer un véritable réseau dans le réseau, où chacun peut suivre la sélection de ses DJs favoris, sur un modèle de réseau disymétrique tel que Tweeter, mais au sein de réseaux symétriques comme Facebook. La constitution d’un fan-club est facilitée, leur permettant, du coup, d’augmenter l’efficacité des invitations qu’ils ne manquent pas d’envoyer à leurs fans sur Facebook. Les organisateurs de soirées, de leur coté, auront d’autant plus intérêt à mettre en avant les DJs qu’ils ont engagé, et les widgets proposés par Meetsound permettront aux clubbers d’avoir un avant goût du style des DJs à l’affiche. Les labels, eux, peuvent identifier ce qui marche, récupérer de précieux feedbacks, affiner leur sélection de DJs à qui envoyer certaines promos, et se lancer dans un marketing de niche efficace.

Un ‘plus’ indéniable pour les DJs, qui ont depuis longtemps compris l’utilité de Facebook et de Myspace pour remplir leurs soirées, et qui verront là des outils supplémentaire pour augmenter l’efficacité de leur business, avec, c’est suffisamment rare pour le souligner, de nouveaux outils de promotion offerts aux labels, à la recherche de tout ce qui pourrait, à l’avenir, leur permettre de reprendre pied dans le numérique.

Ajoutez à cela que l’industrie de la musique s’apprête à revenir sur un consensus vieux de plus d’un demi siècle, pour imposer de nouvelles redevances aux radio et aux nightclubs, ont pourrait bien voir là un marché gagnant-gagnant se profiler à l’horizon (sauf pour les radio et les nightclubs, bien sûr).

(photo d’ouverture : DJ Shadow par MediaEater en CC sur Flickr)

A lire également :

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  2. Microsoft débarque dans le stream musical ...
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  4. Facebook Connect, le marketing et les enjeux de la portabilité du graphe social ...
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13 commentaires pour cet article

  1. binah

    très bon article !

    après la fer­me­ture de tower records et hmv, la fnac ce demande actuel­le­ment s’il ne devrait pas arrê­ter de vendre de la musique !
    qui sait !! cela pour­rait peut être encou­ra­ger l’ouverture de petits disquaires.

    sur la toile beat­port à l’air de bien ce démer­der.
    A+
    si j’ai le temps demain, je pas­se­rai– (cap digital)

  2. Fabrice Epelboin

    Beatport !!! J’ai cher­ché ce site au fin fond de ma mémoire pen­dant près d’une heure quand je rédi­geait cet article… Complètement dans la lignée ‘power to the DJs”… Merci :-)

    Si quelqu’un a d’autres exemples, n’hésitez pas !

  3. Senso

    Dommage, il ne parle même pas de Doonoyz qui vient tout juste de sor­tir et qui fait exprès pour TOUS les musiciens…

  4. Simon Robic

    Un peu dif­fé­rent, mais je tenais à signa­ler l’initiative de Joachim Garraud et de son Invasion store : http://invasion.joachimgarraud.com/

    Il est parti du constat que les ventes de CD étaient en chute libre, et s’est donc asso­cié avec un fabri­cant de CD pour mettre en place une pla­te­forme de fabri­ca­tion d’albums uniques.

    Quand on achète un album, on est sou­vent déçu par 3 ou 4 titres. Ici, on choisi les titres que l’on sou­haite ache­ter (parmi 70 mor­ceaux envi­ron), sa pochette, son livret, et on reçoit l’objet chez nous par la poste. On peut aussi, bien sûr, ache­ter les titres en numé­rique, et ce dans une qua­lité incroyable. 

    Cela per­met de répondre de façon ori­gi­nale au dés­in­té­rêt envers le CD, et d’éviter un peu le pira­tage. Ici, l’intérêt est d’avoir un objet unique, et cor­res­pon­dant exac­te­ment à notre attente.

  5. miaousse

    Juno down­load, audiojelly, ils sont plé­thore sur le marche de la musique electronique

  6. Fabrice Epelboin

    Mettez des liens directs (http;//), si votre com­men­taire ne passe pas, c’est qu’il est retenu pour modé­ra­tion par l’antispam, je le débloquerais ;-)

    Sinon, désolé pour tous ceux que je n’ai pas cité (ils sont très nom­breux), ce n’est pas le der­nier billet sur le sujet, loin de là, alors indiquez moi vos sites en rap­port avec le thème !!!

  7. Nugues

    Bonjour à tous,
    je ne suis pas spé­cia­liste de la dif­fu­sion de la musique. Mais que quelque­chose bouge en pro­fon­deur et très rapi­de­ment est une cer­ti­tude.
    Je vou­drais juste ajou­ter que les mêmes phé­no­mènes sont à l’oeuvre dans l’édition de textes et ceci au niveau mon­dial. Les rea­ders d’e-books vont chan­ger énor­mé­ment de choses.
    Les empires (poli­tique, écono­mique, idéo­lo­gique, cultu­rel) s’étiolent len­te­ment et long­temps mais s’écroulent brutalement.

  8. Fabrice Epelboin

    @Nugues

    A ce sujet, deux billets que je n’aurais pas le temps de traduire :

    http://www.readwriteweb.com/archives/report_ereader_and_ebook_market_ready_for_growth.php

    http://www.readwriteweb.com/archives/is_google_getting_ready_to_enter_the_ebook_market.php

    et bien sûr, les conte­nus fran­cais de RWW

    http://fr.readwriteweb.com/2009/03/30/prospective/ebook-edition-connaitra-t-il-le-meme-sort-que-la-presse/

    http://fr.readwriteweb.com/2009/05/19/entrevues/ebook-une-interview-a-lenvers/

  9. Benjamin

    A noter aussi la récente ini­tia­tive de Paco Rabanne avec le lan­ce­ment d’un réseau social dédié à l’univers des DJs:
    http://www.blackxslivesound.com!

  10. Fabrice Epelboin

    Paco Rabanne… Incroyable… Toujours là où on le l’attends pas…

  11. fabien

    Sur la recom­man­da­tion, voir l’utilisation de Twitter par Richie Hawtin qui y dif­fuse auto­ma­tique­ment ses play­lists (qua­li­fié de “Social Djiing”).

    A lire ici : http://www.paperblog.fr/1964771/richie-hawtin-cree-le-social-djing-sur-twitter/

    L’appli serait dis­po­nible pro­chai­ne­ment, à suivre.

  12. binah

    celui-ci est un peu géné­ra­liste
    mais le back office est très bien fait

    http://www.reverbnation.com/

  13. Didette

    Merci pour ces infos! Je connais­sais déjà Bigadj et aime beau­coup ce concept de soi­rées prêtes à l’emploi !

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    […] Source de l’extrait : readwriteweb.com […]

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