“Internet est un nouvel organe social” proclamait dans son discours d’ouverture NKM (décidément très à l’honneur cette semaine), lors du colloque sur « Une Société Numérique Solidaire » qui s’est tenu jeudi 28 mai dernier, avenue Ségur, dans le très chic 7e arrondissement de Paris.
Dans un discours particulièrement bien écrit, la secrétaire d’Etat à l’Economie Numérique a lancé trois tables rondes sur différents thèmes centrées autour de la solidarité à l’heure du numérique, qui ont eu le mérite de faire apparaître plusieurs points d’achoppement dont je vous propose une sélection parfaitement arbitraire.
Le premier est la schizophrénie qui se développe de plus en plus dans le discours gouvernemental au sujet d’internet. Sachant que :
- Les jeunes sont les plus grands téléchargeurs de musique, et donc les principales victimes potentielles d’Hadopi
- Les jeunes sont les premières victimes du chômage
- Que selon l’aveu même du ministre, “internet est le principal moyen pour la recherche d’emploi”
Nous allons assister, toujours selon les mots de NKM à “une double peine sociale si le chercheur d’emploi se voit coupé de l’accès au numérique”. De l’aveu même de Bernard Benhamou, présent lors de la première table ronde : “[dans] les Espaces Public Numériques [...] l’emploi est une demande essentielle”. Un tiers du public fréquentant les EPN est en effet constitué de demandeurs d’emploi.
C’est sans doute pour remédier à la catastrophe annoncé (en terme de relation publiques) que 4000 EPN seront rapidement reconvertis « en véritables tremplins vers l’emploi ». Hadopi vous prive de l’accès à l’emploi : rassurez vous, on a pensé a tout…
CQFD
Ils savaient, mais ils n’ont rien fait. Alors qu’il y a six mois à peine l’argument de l’emploi était utilisé pour justifier Hadopi, voilà que cette loi s’avère, de l’aveu même de représentants du gouvernement, comme une machine a générer du chômage. NKM et Christine Boutin (toutes deux présente au colloque), à défaut d’avoir droit au chapitre, endossent le rôle de voitures balais, destinées à ramasser les laissés pour compte de nouvelles inégalités numériques générées en haut lieu. C’est mieux que rien, mais ça manque tout de même de cohérence.
Le rapport étroit entre la recherche d’emploi et l’accès à internet a été répété et analysé sous toutes ses coutures, et face à la coupure qui ne manquera pas de frapper des dizaines de milliers de chômeurs (et autant de foyers), la seule réponse apportée par le gouvernement semble être les EPN, les Espaces Publics Numériques.
Les EPN, pour quoi faire ?
Le réseau constitué par les EPNest d’une complexité extrême. Régions, municipalités, une multitudes d’acteurs institutionnels ainsi que deux différents ministères, tout le monde y va de son réseau d’EPN, et les échanges qui ont eu lieu à leur sujet font ressortir, outre un manque de moyens, un manque de coordination évident, si ce n’est un manque d’objectifs communs.
En même temps, ce type de colloque est vraisemblablement là pour palier au problème, ce qui explique (peut être) le public bien particulier qui s’y trouve, leurs responsables, ainsi q’une multitude de représentants des différentes instances touchant de près ou de loin le numérique institutionel : on est loin, très loin, de la génération digitale, que ce soit en terme d’âge, de préoccupations, ou d’appréhension de ce qu’est le numérique.
“Les EPN sont appelés à se développer et à se spécialiser” a annoncé Bernard Benhamou, ce qui montre bien qu’après une phase de lancement (d’une dizaine d’année) et – de toute évidences – un accueil favorable – le besoin de coordination et d’organisation se fait désormais sentir.
Le rôles des “médiateurs” et des “animateurs” a également été largement débattu, ceux-ci ont “vocation à accompagner et donner accès au numérique” insiste Benhamou, qui souligne que la maîtrise des outils numériques “est passé d’un ‘plus’ à quelque chose d’indispensable”.
Il y a urgence
“La situation de la France [en terme d’équipement des foyers] n’est pas honteuse, mais elle n’est pas terrible” concédait NKM dans son discours d’ouverture, et au vu des chiffres annoncés lors du colloque, on ne peut qu’abonder dans le sens de la ministre : ce n’est vraiment pas terrible : 37% (ou 45%, selon les sources) des Français ne se sont jamais connectés à internet. En Angleterre, 78% des foyers sont connectés.
Paul Mathias, qui interviendra plus tard lors d’une seconde table ronde enfoncera le clou : “l’éducation nationale fait obstacle : on n’y enseigne pas l’informatique, tout juste les usages”. Précisons à toutes fins utiles que vouloir comprendre le numérique sans la moindre notion d’informatique revient à essayer de comprendre la course automobile sans la moindre notion de mécanique. C’est peut être faisable si l’on est né avec un volant entre les mains, comme la fameuse génération digitale, mais sans cela, aucune chance d’y arriver.
La solidarité, c’est aussi une histoire de conservatisme sémantique
Du coté de l’auditoire, en tout cas autour de moi, et parmi ceux qui ont pu prendre la parole, un sentiment de crispation régnait suite à l’association des termes ‘numérique’ et ‘solidarité’. Crispation due à deux choses que j’ai pu identifier (et sans doute bien d’autres qui m’ont échappé).
Le partage, c’est le sacrifice
L’idée de l’arrivée, via le numérique, d’un monde où le partage n’implique pas la dépossession, du fait même de la copie numérique et du passage d’une économie de la rareté à une économie de l’abondance, pose problème. Au delà d’un certain âge, ce type de partage est vu la plupart du temps comme une solidarité au rabais. Pas étonnant dès lors que les arguments déployés par Jacques Attali lors du débat Hadopi, qui affirmait que l’on passait à coté d’une formidable opportunité de solidarité avec des jeunes défavorisés en leurs permettant de partager la Culture, soit passé à coté du public qu’il visait. Cette idée Christique du partage sacrificiel semble chevillée au corps de beaucoup de ceux qui ne comprennent rien au numérique (ou qui croient y comprendre quelque chose sous prétexte qu’ils surfent sur internet et envoient des emails).
C’est un point qui m’avait jusqu’ici échappé, et que j’ai retrouvé chez plusieurs interlocuteurs avec lesquels j’ai eu l’occasion d’échanger, et c’est un point qui pose question.
L’entraide, que l’on retrouve dans la plupart – si ce n’est toutes – les communautés sur internet, quelque soit leurs formes, semble elle aussi avoir totalement échappé au qualificatif de solidarité. Autan aider un élève en difficulté à faire ses devoirs de maths se qualifie de solidarité, autant l’aider à maîtriser les rudiments de la programmation objet sur un forum de discussion ne l’est visiblement pas, tout du moins aux yeux de générations qui décidément peinent à comprendre ce qu’il se passe après elles, tout en restant aveuglées par leurs pratiques du numérique qu’elles imaginent suffisantes pour comprendre ce monde.
Il y a là un énorme travail à faire de la part des jeunes vis à vis des anciens pour leur faire appréhender le fait que la socialité sur internet va bien au delà de Facebook, et force est de reconnaître que tout reste à faire si on ne veut pas voir exclus les séniors de la société de demain, où ce type de solidarité est appelé à se développer de plus en plus.
La solidarité ne vaut que si elle est incarné (ou IRL)
De la même façon, l’idée d’un acte de solidarité qui ne passerait pas par une rencontre physique est, si ce n’est purement et simplement niée, du moins largement dévalorisée. Aider quelqu’un à trouver un emploi via Twitter, par exemple (assez efficace, bien que trop sporadique pour en tirer la moindre conclusion), ne serait rien par rapport à la rencontre d’un ‘vrai’ chômeur dans un centre d’assistance sociale. Là aussi, l’idée de sacrifice n’est pas loin.
NKM, elle, ne s’y trompe pas, en déclarant, dans une tribune sur Ecrans.fr que « La solidarité ne consiste pas à simplement venir en « aide », ni même à « donner » à ceux qui sont dépourvus. Ne la confondons pas, de grâce, avec le secours caritatif qui est d’un tout autre ordre. Etre solidaire consiste à donner des outils et à enseigner leurs usages à ceux qui en ont besoin pour agir. ».
Conflit entre un concept judéo-chrétien (et musulman, d’ailleurs) et la nouvelle socialité du numérique ? Je n’irai pas m’aventurer sur un tel terrain, mais si cela tente quelqu’un, les commentaires sont là pour ça.
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05 juin 2009 à 8:55
J’attendais la fin de l’article pour commencer à commenter, mais la question du conflit “culturalo-religieux” me laisse sans voix, et donc sans opinion sur ce point, en tout cas pas avant longue réflexion!
Sinon, sur le reste.
Tout à fait d’accord avec la très bonne analyse sur la sémantique de la “solidarité”. L’exemple des forums d’entraide technique en est le parfait exemple. Mais, comment rendre cet exemple concret aux yeux du public de cette rencontre?
Ces personnes ont un usage de “L’Internet” qui se limite certainement à des courriels et à de la navigation sur la partie visible de L’Internet.
Ces personnes ont un rapport avec l’aspect “participatif” de L’Internet qui se base sur leur expérience sur copainsdabord, ou facebook.
Forcément, la notion de “valeur ajoutée” de L’Internet a du mal à se faire comprendre.
Reste qu’enfin, on en arrive à un “signal” fort donné à ceux et celles qui ont envie que Madame Michu, Florence, Emma, Enzo et Brahim aient “enfin” un réel contact avec le web( pardon, L’Internet).
05 juin 2009 à 9:12
Oui, c’est pas faux, à relire ca, je me suis en effet un peu emballé. En gros, mon ressenti est que les personnes présentes à la conférences, qui étaient quasi toutes impliquées dans des démarches de solidarités, voyaient arriver le numérique avec beaucoup d’appréhension (sauf pour celle qui étaient, typiquement, animateurs dans des EPN).
Leur problème était très centré sur cette idée que la solidarité en ligne n’implique pas de sacrifice, bien plus encore que l’idée d’une solidarité sans présence physique.
Pas facile à retranscrire dans un billet, mais cette idée de sacrifice, de don de soit, passage obligée pour être reconnu dans une démarche de solidarité, et que le numérique, sans le nier, remet tout de même en question, posait un vrai malaise.
Après cela, sacrifice=concept judéo chrétien lié à la solidarité, effectivement… pas indispensable.
05 juin 2009 à 9:15
Sinon, oui, c’était un vrai signal fort. Deux ministres, des invités prestigieux et trois tables rondes, le message était clair, et quelles que soient les difficultés sémantiques rencontrées dans la salle, tout cela a indéniablement fait avancer les chose. Il y a fort à parier que ce genre d’évènement sera renouvelé d’année en année.
05 juin 2009 à 11:19
Intéressant, et il y a sans doute des possibilités du côté des EPN ou de lieux permettant un accès libre à Internet. C’est ce que proposent certaines municipalités (ex: des postes Internet dans les bibliothèques municipales à Paris). Pour aller, à terme, vers un vrai service publique de l’Internet…
05 juin 2009 à 13:52
Moui.
Déjà, que Hadopi fasse davantage grossir le chômage qu’autre chose, je trouve ça bien rigolo :) Quoique, de toute façon, l’INSEE sera toujours là pour masquer les chiffres, et ils ne reconnaitrons jamais l’évidence.
Sur le reste, ça va pas être facile d’expliquer la valeur ajoutée d’Internet à des gens qui ne l’utilisent pas, et qui, souvent, considèrent qu’ils n’en ont pas besoin (drôle de considérer qu’on a pas besoin de quelque chose tant qu’on ne sait pas ce que c’est : ce n’est pas parce qu’un besoin n’est pas ressenti qu’il n’est pas existant ; l’imbécile heureux, toussa toussa). Bref : on est pas arrivé aux bout de nos peines.
Moi qui pensait ne pas m’exiler aux USA, car je n’y voyait pas de réel avantage économique, je vais peut-être y aller, simplement pour fuir les idiots qui nous gouvernent.
06 juin 2009 à 11:08
Ca va être très difficile de censurer les situations de collision entre Hadopi et le chomage. Avec 10.000 lettres par jours, les chance de ne pas arriver à couper l’internet à un foyer monoparental bénéficiaire du RSA sont absolument nulles. Ca fait un tel sujet pour un JT que les média ne pourront y résister, quand à nous, le réseau de veille installé nous les ferons identifier très rapidement…
Non, là, franchement, je ne vois pas ce que l’INSEE va bien pouvoir masquer, ca va faire beaucoup de bruit.
Quant à s’exiler aux States, je ne connais pas beaucoup de personnes dans ta situation (le diplôme qui va bien dans le secteur tech, pas encore installé dans la vie, étudiant, quoi), qui n’y réfléchisse pas sérieusement. Seuls ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais n’envisagent pas de partir. Le Canada, soit dit en passant, déroule le tapis rouge pour des profils comme le tiens (bon, faut supporter le climat, ceci dit).
08 juin 2009 à 14:07
Feed-back intéressant, merci !
Sur la question de la relation à distance, on peut considérer que les réactions de méfiance sont aussi motivées pour des raisons corporatistes ou de crainte dans le futur de son activité.
A l’image de l’enseignant qui craint que le net lui “pique son boulot”, le travailleur social ne perçoit pas le potentiel du réseau qui lui permettrait de décupler — transcender — son rôle.
Qu’il se rassure, on continuera a avoir besoin de lui ; ironie du sort, la finance internationale vient de lui assurer plusieurs décennies de travail.