Un “serious game” démontre qu’innovation et brevets ne font pas bon ménage

Selon une étude publiée dans la Columbia Science and Technology Law Review, les brevets seraient un frein à l’innovation : l’article écrit par Bill Tomlinson de l’université de Irvine et Andrew Torrance de l’université de droit du Kansas, décrit la façon dont les deux chercheurs ont testé différentes hypothèses à l’aide d’un “serious game” appelé PatentSim. Le jeu est une simulation mettant en scène trois environnements : l’un où les brevets sont omniprésents, l’un dépourvu de tout brevets et un troisième, mixte. Dans chacun de ces environnements, des étudiants de première année ont eu pour mission de générer de l’innovation, de déposer des brevets, d’en attribuer, d’en enfreindre et d’en défendre. L’étude a montré que les environnements mixtes ainsi que les environnements où les brevets étaient omniprésents montraient des résultats similaires en termes de création de valeur, alors que les environnements où les brevets n’existaient pas généraient non seulement plus d’innovation, mais affichaient également une productivité plus bien plus élevée et une utilité sociale de l’innovation beaucoup plus grande.

L’étude renforce l’hypothèse soutenue par Lawrence Lessig et les partisans de la Culture Libre depuis des années : une société libre des monopoles de la propriété intellectuelle se porte mieux (disclaimer : j’ai édité “Culture Libre” de Lawrence Lessig).

Dans l’étude, Torrance et Tomlinson expliquent comment les partisans des brevets ont justifié leur usages pour protéger une dynamique d’innovation, la raison invoquée étant qu’en empêchant la reproduction d’une invention ou d’un procédé, le détenteur d’un brevet serait plus enclin à investir du temps, de l’énergie et des ressources sur son produit. Pourtant, de précédentes études prouvent le contraire, et les résultats collectés avec l’étude basée sur PatentSim ne font que confirmer une longue série d’études qui prouvent que les brevets sont un frein à l’innovation.

seriousgame1

PatentSim est présenté comme un jeu dont le but est de faire le plus d’argent possible. Dans chaque environnement, les joueurs assemblent des objets  dans une ‘boite à création’ pour simuler une innovation. Chaque fois qu’un joueur génère une innovation et clique sur le bouton “Construire”, leur compte en banque (virtuel) est crédité. Dans l’univers où tout est brevetable et dans l’univers mixte, les joueurs peuvent également cliquer sur un bouton ‘Breveter’ pour maximiser leur profit et protéger leur invention. Chaque brevet coûte 20$ et chaque recours à un avocat est également facturé 20$.

Au final, à la fin de l’étude, les étudiants avaient généré beaucoup plus de profits et d’innovations dans un environnement où personne n’était pénalisé pour avoir violé un brevet, et ou personne ne perdait de temps à en défendre un autre.

L’étude suggère que l’innovation s’épanouit dans un environnement compétitif, mais également que la richesse créée par les innovateurs dans un monde sans brevets est supérieure.

seriousgame1

PatentSim est un jeu, et même s’il est “sérieux”, il convient de prendre les résultats de l’étude qui a été menée grâce à ce jeu avec un peu de distance. Même s’il n’y a aucun doute sur le fait que l’innovation serait plus grande dans un monde sans brevets, il reste difficile de prévoir si la richesse qui en résulterait serait à ce point supérieure.

Quoi qu’il ne soit, dans certains cas, la demande pour l’innovation dans certains produit ou procédés est une évidence. Le marché pour les aides auditives ou les semences agricoles, par exemples, où les brevets bloquent toute forme d’innovation, bénéficieraient sans nulle doute d’une absence de brevets. Dans d’autres situations, les brevets posent des problèmes bien pire encore : le traitement contre le SIDA terminera-t-il breveté par Glaxo ou sous la forme d’un médicament générique à bas prix ?

Quoi qu’il en soit, cette étude est une étape importante car elle attire l’attention des politiques et des juristes, appelés à se prononcer sur le renforcement ou la libéralisation de la propriété intellectuelle, en leur rappelant que l’argument de l’innovation et de la création de richesse est trop souvent utilisé à tord par les partisans d’un monde où tout se protège et se dépose. Devons nous chercher à tout protéger où devons nous aller vers un monde où l’on partage mieux afin de résoudre des problèmes plus globaux ?

A lire également :

  1. Innovation sur le web : le web des données ...
  2. Les média sociaux en Afrique — Deuxième partie : innovation et mobilité ...
  3. Posez vos questions : In-Game Advertising et Mozilla Thunderbird ...
  4. Plongée dans l’In-Game Advertising avec Antoine Dubuquoy, IGA Worldwide ...
  5. SeedCamp 2009 : 6 startups financées et 5 font le tour des US ...
  6. Dorkbot : des gens qui font des trucs bizarres avec de l’électricité ...

14 commentaires pour cet article

  1. YN

    Sur le sujet, au-delà du “serious game”, j’imagine que vous connais­sez le livre sui­vant (que je n’ai pas encore lu) : http://www.cambridge.org/us/catalogue/catalogue.asp?isbn=9780521879286

    L’ensemble du livre est en accès libre à cette adresse : http://www.micheleboldrin.com/research/aim.html

  2. stop dreaming start action

    Nice Info … et très utile …

  3. ObjectifMars

    Ce “serious game” qui est une méthode natu­relle en théo­rie des jeux d’expérimentation est inté­res­sant bien que les conclu­sions à en tirer soient limité par le cadre d’étude.

    Il serait inté­res­sant de savoir com­ment se com­por­te­raient les cobayes lorsqu’ils sont des mul­ti­na­tio­nales ou des start-up au niveau des moyens et plus encore la manière dont se répar­tisse les richesses au cours du temps entre les dif­fé­rentes enti­tés. Verrait-on qu’un monde sans bre­vet per­met une meilleur répar­ti­tion des richesses, amène à un déve­lop­pe­ment d’un pay­sage consti­tué seule­ment de moyennes entre­prises ou une concen­tra­tion en grosses entre­prises ? Savoir qu’un monde sans bre­vet aug­mente les richesses pro­duites n’est pas for­cé­ment inté­res­sant si au final un seul pos­sède toutes les richesses ou presque!

    En tout cas cette approche est inté­res­sante car elle donne des preuves à charge contre le modèle de bre­vet actuel. La manière dont le jeu est pro­grammé est d’ailleurs très simple. Il serait inté­res­sant de renou­ve­ler l’expérience avec quelques geeks sur Internet ou sur une LAN durant quelques heures en ajou­tant quelques éléments à sur­veiller : avec des moyens de départs, un stock de bre­vets ou/et d’inventions dif­fé­rents com­ment la situa­tion évolue ?

  4. FrédéricLN

    Bravo pour cette nou­velle très inté­res­sante, et assez d’accord avec #4 ObjectifMars. Peut-être nuancerais-je titre en “montre” plu­tôt que “démontre” !

  5. Fabrice Epelboin

    C’est vrai, on est loin d’une démons­tra­tion. Pour remettre cette expé­ri­men­ta­tion dans son contexte, elle fait suite à une longue série d’articles scien­ti­fique, à laquelle les auteurs de l’expérience ont lar­ge­ment contri­bué, qui pour le coup démontre bel et bien la contre pro­duc­ti­vité des bre­vet par rap­port à l’innovation. Cette expé­rience finale montre plus qu’elle ne démontre, vous avez par­fai­te­ment raison.

  6. Fabrice Epelboin

    @ObjectifMars

    J’adore ta carte Peartrees :-)

    Ce serious game est peut être une appli http, à défaut, cela n’a pas l’air bien dif­fi­cile à refaire… Je suis sûr que l’on peut trou­ver une école d’ingénieur alliée à une école de com­merce pour faire cela… Très bonne idée :-)

  7. Fabrice Epelboin

    @YN

    Non, je ne connais­sais pas. Bonne trou­vaille, je vais regar­der cela http://www.micheleboldrin.com/research/aim.html

  8. ObjectifMars

    @Fabrice Epelboin
    Merci, pour ma carte Pearltrees que j’avais décou­vert grâce à Readwriteweb d’ailleurs.

    Oui, réécrire ce serious game en une appli http devrait être rela­ti­ve­ment simple vu qu’il a été conçu simple afin de pou­voir avoir des conclu­sions qui sautent aux yeux sans devoir les nuan­cer en expli­ci­tant les dif­fé­rents méca­nismes psy­cho­lo­giques, finan­ciers… Pour faire simple c’est comme un modèle du cli­mat qui per­met fina­le­ment de com­prendre le cycle de l’eau en sachant que l’eau s’évapore des océans, forme des nuages et retombe en pluie sur les conti­nents. Mais au moins au vu de sa sim­pli­cité on met bien le doigt sur une évidence : moins de bre­vet donne plus à la société. Je me met­trais presque à le pro­gram­mer tel­le­ment ça a l’air mar­rant, si je n’avais pas un très gros projet per­son­nel : je sais dégon­flé :D.

    Si on vou­lait modé­li­ser plus fine­ment, on peut reprendre des concepts de jeu moins sérieux. S’agissant de la jus­tice, on pour­rait aller vers une expres­sion coût/“heure dans le jeu” (sui­vant vitesse du jeu) pour le décompte du coût des frais d’avocats. On se ren­drait plus effi­ca­ce­ment compte du pro­blème suivent : une entre­prise avec de grosses réserves peut se per­mettre d’utiliser le poids du recours en jus­tice pour lit­té­ra­le­ment enter­rer sous le papier et les démarches une entre­prise qui en a moins (indé­pen­dam­ment de son éven­tuel bon droit).

    En tout cas ceci per­met de faire des films http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=129507.html sur le thème de David contre Goliath où la morale est un peu près sauve : David gagne contre Goliath, mais qu’est ce qu’il se prend (!!), et com­bien de David se sont fait écra­ser, et non donc pro­ba­ble­ment reçu le même éclairage…

    @YN
    Merci, j’en avait entendu par­ler grâce à http://standblog.org/blog/post/2009/05/27/En-vrac,-Microsoft-et-Hadopi qui pointe sur l’article http://blog.mises.org/archives/010014.asp. Donc merci de poin­ter sur une res­source en ligne, ca me fait encore plus de lec­ture, me reste plus qu’à prendre le temps de le lire…

  9. Fabrice Epelboin

    J’ai écrit aux dif­fé­rents cher­cheurs qui ont tra­vaillé sur ce serious game pour leur pro­po­ser de lan­cer un appel ici et réunir des per­sonnes dési­reuses d’apporter leur aide pour faire avan­cer le projet… S’il y a réponse, j’en ferais un billet. C’est du RoR, donc a priori déja du http, jettes un oeil à l’étude, elle pré­cise assez bien les des­sous tech­no­lo­giques et le tra­vail qu’il reste à faire :-)

  10. ObjectifMars

    Ah oui car­ré­ment. Et bien j’espère pro­fon­dé­ment voire d’autres billets alors.

    Par ailleurs j’étais en train de regar­der http://blip.tv/file/1985253 puis http://blip.tv/file/1985296 (merci encore fra­ma­soft) et j’ai trouvé que cette vidéo rebon­dis­sait plu­sieurs fois sur le sujet.

    Tout d’abord il y a déjà le pro­blème de ce que l’on mesure quand on parle de richesse et d’argent, ques­tion posée aussi dans l’étude. Finalement une des ques­tions du seroius game est peut-on quan­ti­fier la richesse inno­va­tion par le nombre de bre­vet déposé ?

    Ensuite la réfé­rence de nou­veau au Monopoly (pas un très serious game mais bon), comme pré­cé­dem­ment dans le livre pointé par @YN, ana­lo­gie régu­lière du “mar­ché”, Jean-François Noubel le décrit comme un jeu où tous les joueurs sont per­dants puisqu’à la fin le der­nier debout n’a plus per­sonne avec qui jouer.

    Pour finir il pointe le fait que la masse moné­taire soit condensé entre peu de per­sonne. Ca serait inté­res­sant de voir à si la masse des bre­vets est aussi condensé entre un petit nombre d’entreprises, ce que je crois sans avoir de chiffres.

    Et là je reviens sur une pos­sible limi­ta­tion de la modé­li­sa­tion que pro­pose le serious game de cet article : une entre­prise n’est pas un mortel.

    Je m’explique. Une entre­prise n’étant pas une per­sonne (bien que per­sonne morale), elle n’est pas sujet au chan­ge­ment psy­cho­lo­gique du à l’âge/temps qui passe, alors qu’une per­sonne sur la fin de sa vie va chan­ger pour comme Bill Gates se mettre à la retraite. L’entreprise verra ces diri­geants chan­gés c’est tout. Là arrive la limi­ta­tion du serious game pré­cé­dent, le temps de jeu est limité et les joueurs sont des per­sonnes seules et non pas des entre­prises. Dès lors, comme au Monopoly, on est plus faci­le­ment limi­ter à quelques com­por­te­ments et buts : engran­ger le maxi­mum et être le der­nier debout. 

    On aura pro­ba­ble­ment comme même des com­por­te­ments équi­va­lents entre diri­geants d’entreprise et gamers. Qui ne sait jamais las­ser de jouer à un jeu ?! Dès lors sur le long terme, on obtient un com­por­te­ment équi­va­lent : le joueur arrête.

    Après ça je ne sais pas si on peu consi­dé­rer qu’une per­sonne seule peu être sujet un équi­va­lent expé­ri­men­tale d’une entre­prise. Enfin quand on voit que le cours de la bourse d’Apple dépend de l’état de santé de Steve Jobs, on peut bien y croire!!

    Espérant avoir été un peu près clair…

  11. Fabrice Epelboin

    C’est clair que pour abor­der la mise à l’échelle en jeu mas­si­ve­ment mul­tijoueurs, il y a du bou­lot, et pas que pour des devs… Idéalement, tout doit être para­mé­trable de façon à per­mettre à des équipes de créer des uni­vers avec un set de variables spé­ci­fiques, et y convier des joueurs dans des condi­tions mai­tri­sées… Y inté­grer des para­mètres qui en sont absents aujourd’hui, etc, etc… 

    C’est beau­coup de taff, mais le projet me semble suf­fi­sam­ment inté­res­sant pour trou­ver plein de gens pour y contri­buer un peu par­tout sur terre ;-)

    Espérons que les types qui sont der­rière PatentSim soient por­tés sur les licences libres :-))

  12. Runn

    Je n’ai pas lu tous les com­men­taires.
    Je me pose la ques­tion de savoir com­ment sont gérés les faux bre­vets dans la simu­la­tion ?
    Faux bre­vets : c’est à dire les bre­vets dépo­sés comme des socié­tés comme micro­soft où si le bre­vet était attaqué en jus­tice cela ne tien­drai pas mais où l’interet de l’exitence du bre­vet vient du fait que les frais d’avocat rui­ne­rait le plai­gnant avant la fin du procé. Multipliez le nombre de faux bre­vets par 1000 et youpi le tour est joué ! En Europe le bre­vet logi­ciel n’existant pas (encore) le pb se pose dif­fé­re­ment… (En Europe le logi­ciel est pro­tégé par la loi sur la pro­priété intellectuelle)

  13. Fabrice Epelboin

    Tu trou­vera toutes les réponses à tes ques­tions dans l’étude (le pre­mier lien du billet) :-)

  14. loudoweb

    je suis évidem­ment d’accord avec objec­tif­Mars: le jeu n’est pas com­plet.
    il fau­drait pou­voir simu­ler des entre­prises en asso­ciant des joueurs.

4 Trackbacks For This Post

  1. Patricia BERNARD (patb77) 's status on Thursday, 02-Jul-09 21:46:02 UTC - Identi.ca :

    […] http://fr.readwriteweb.com/2009/07/02/analyse/serious-game-demontre-nuisance-brevets-innovation/ […]

  2. Cédric Néhémie (cedricnehemie) 's status on Thursday, 02-Jul-09 22:26:37 UTC - Identi.ca :

    […] http://fr.readwriteweb.com/2009/07/02/analyse/serious-game-demontre-nuisance-brevets-innovation/ […]

  3. Rémi Thibert (rthibert) 's status on Friday, 03-Jul-09 06:44:29 UTC - Identi.ca :

    […] http://fr.readwriteweb.com/2009/07/02/analyse/serious-game-demontre-nuisance-brevets-innovation/ […]

  4. A lire ailleurs du 22 juin au 9 juillet | traffic-internet.net :

    […] . Innovation et bre­vets sont-ils solubles dans le jeu ? Pour Bill Tomlinson de l’université de Irvine et Andrew Torrance de l’école de droit de l’université du Kansas, les bre­vets seraient un frein à l’innovation. Et pour le mon­trer, ils ont uti­lisé un jeu de simu­la­tion. Dans le jeu, les joueurs avaient généré beau­coup plus de pro­fits et d’innovations dans un envi­ron­ne­ment où per­sonne n’était péna­lisé pour avoir violé un bre­vet, et ou per­sonne ne per­dait de temps à en défendre un autre. […]

Réagissez !

Ils nous soutiennent

feedback2.0

hébergement infogérance BearstechLa Cantine

 

  • A propos
  • Best of
  • Buzzing
  • Tags

ReadWriteWeb est un blog dédié aux technologies internet qui en couvre l’actualité et se distingue par ses notes d’analyse et de prospective ainsi que par l’accent mis sur les usages et leur impact sur les média, la société et la communication.

ReadWriteWeb est classé parmi les blogs les plus influents de la planète par Technorati et Wikio.

ReadWriteWeb est publié en anglais, en français, en coréen, en portugais et en chinois. Ses articles sont publiés dans la rubrique technologie du New York Times.


eBooks

Lawrence Lessig
Culture Libre



Pierre Bellanger
La Radio IP



Nous y serons