Le manifeste allemand « Comment le journalisme fonctionne aujourd’hui » a fait le tour du web ces derniers jours, traduit bénévolement dans plusieurs autres langues, repris (en Français) par plusieurs organes de presse, publié par El Paìs.
Ce manifeste a tout pour être séduisant : il est exotique et radical. Exotique car il nous vient d’un pays généralement peu représenté dans l’actualité des médias sociaux, du moins par rapport aux Etats-Unis et dont se désintéresse globalement la médiasphère française. Radical car il se signale lui-même comme un manifeste, nous invite à y lire un acte politique, une déclaration décisive comprenant 17 points précis, exceptionnellement mis en valeur par autant de titres incisifs et inspirés.
D’aucuns évoquent immédiatement la similarité avec les 95 Thèses de Martin Luther à l’origine de la Réforme : les professionnels des médias sociaux s’emballent, on attend plus qu’une réponse des « forçats de l’infos » pour lever une armée et marcher sur les anciens médias. Comme un clin d’œil aux grandes heures du marxisme, les auteurs du manifeste se donnent pour mission d’alerter le public et lui donner une conscience politique (point 9).
Paradoxalement, certaines affirmations vont très loin pour un public français, notamment toutes les parties plaçant au cœur du métier de journaliste la reconnaissance du financement par la publicité, un des principes de base du financement du journalisme. Dans un pays où les rédactions sont historiquement séparées des services publicitaires, cela ne manque pas de piment.
Il me semble cependant que les 17 points présentés dans ce manifeste ont été survolés trop rapidement. Il me semble qu’il faut faire l’effort de donner à voir les différentes thèses qui le sous-tendent, d’en expliquer les contradictions internes, de donner à voir l’idéologie qui l’anime. Il s’agit de verbaliser les non-dits, afin que tous puissent prendre position en connaissance de cause.
Je propose par conséquent d’examiner 7 points parmi les 50 questions soulevées dans ce manifeste :
1. Internet est-il un ici ou un ailleurs ?
Nous n’en avons pas fini avec le mythe de la caverne : nous ne savons toujours pas si internet s’ancre dans le réel, ou dans un espace autre, virtuel.
Point 1 : Internet est différent. Il produit des sphères publiques différentes.
Point 3 : Internet est notre société. Notre société est Internet
Les rédacteurs du manifeste ne parviennent pas eux-mêmes à trancher sur cette nature d’internet. Deux conceptions se télescopent, d’un côté une première approche du web grand public dans les années 1990, influencée par les jeux vidéos, qui y verrait un espace du virtuel, de l’imaginaire, où, selon la formule consacrée « personne ne sait que vous êtes un chien » . De l’autre, un mouvement de fond qui fait d’internet le lieu où le réel se donne à lire : opinions politiques (e-campagnes), choix mercantiles (brand advocates), relations sociales (réseaux sociaux en ligne), et bien sûr l’ensemble du e-commerce qui, plus que tout autre, signale l’inscription de l’ancien virtuel dans l’ordre matériel le plus tangible.
Plus que cette opposition caduque entre virtuel et réel, Internet est une inscription du monde, pas un monde différent. Rien n’a changé : tout est seulement (un peu) plus visible, plus tangible.
2. La tentation ultra-libérale au cœur du discours
J’assume une part de provocation bien sûr, mais je suis en permanence saisi par le mélange entre les idéologies anarchistes et ultra-libérales dans le discours des défenseurs de « l’internet libre ».
Toujours est-il que le manifeste exprime une défiance vis à vis de l’action de l’Etat, soupçonné de tous les maux à venir : défiance vis à vis des intérêts politiques, nécessairement éloignés de ceux des citoyens (11), tentation latente de totalitarisme, la martingale « Big Brother » n’étant jamais loin.
Comme si l’intervention étatique était irrémédiablement néfaste à Internet. Ennemi de l’honnête homme (le lettré), l’Etat avait déjà tout fait pour le maintenir dans l’obéissance par l’ignorance, combattant dès la naissance de l’imprimerie. Aujourd’hui, la régulation étatique ne saurait qu’entraver la Concurrence Pure et Parfaite (12).
Bien entendu, le fait que, historiquement, seul l’Etat ai disposé des moyens nécessaires et de la vision à long terme pour conserver le savoir, depuis la Bibliothèque d’Alexandrie jusqu’à celle du Congrès Américain, ne posera pas de problème de conscience au rédacteurs du manifeste, sans doute plus habitués à faire confiance aux sociétés privées à but lucratif pour conserver leurs données. On ne saurait faire confiance à l’Etat voyons… Ah si on pouvait se passer de lui, dans l’illusion d’un nouvel Age d’Or de la connaissance… Ces a priori empêchent de penser la possibilité d’une contribution positive de l’Etat.
3. L’illusion de l’abondance de l’information
C’est le plus grand mensonge de notre société dite, de l’information (11) : « Plus c’est plus – il n’y a jamais trop d’information ». Oui il y a plus d’information, non on ne peut pas s’informer mieux qu’auparavant. On s’informe juste « plus ». Confusion regrettable.
Information : il y a eu 12 morts en Afghanistan.
Information : il y a eu 12 soldats français tués dans une embuscade, dans le cadre de leur mission anti-terroriste en Afghanistan, pays en guerre depuis 30 ans, jamais dominé par un envahisseur, même l’armée Anglaise des Indes.
Dans les deux cas il s’agit de ce qu’on appelle communément une information. En réalité, la première est un fait, et la seconde une information traitée. Jamais une abondance d’information n’a donné de bons résultats : c’est la sélection des sources puis leur traitement qui est primordial. Mieux vaut avoir un seul espion bien placé que 30 000 mauvais, vous en conviendrez aisément. En prêchant pour mon ancienne paroisse, tout étudiant de Sciences Po vous le dira : l’important n’est pas tant le nombre de sources, c’est le traitement que vous y apporterez.
L’abondance de l’information est l’un des fléaux de notre siècle. Devant l’abondance d’information, quel citoyen peut s’arrêter pour la traiter ? Si je sais tout, alors je ne sais rien. Aujourd’hui Internet ne rend pas bête : il maintient dans l’ignorance. Si toutes les thèses sont accessibles, qui croire ?
L’abondance d’information est nuisible : les pilotes du vol Air France Rio-Paris ont été saturés d’informations contradictoire par des dizaines de mécanismes d’alertes différent, ils n’ont pas pu réagir pour identifier l’information critique. Demain, empêtré dans les bases de données rendues publiques par l’Etat, le citoyen perd de vue qui est élu, au juste.
Si les journalistes n’ont plus le monopole du traitement de l’information, le journalisme a bel et bien un rôle à jouer de réduction de l’information disponible, et non pas de serviteur de l’abondance.
4. Le masque technologique et la notion du lien
Le web sémantique va balayer une fois pour toute la notion de lien (point 7), qui sous-entend « lien hypertexte ». Celle-ci est entièrement fondée sur un imaginaire technologique (le lien physique, câblé, entre deux ordinateurs, ou le circuit imprimé entre deux composants), mais non applicable à une technologie intellectuelle : lorsqu’un texte fait référence à une idée empruntée à un autre, est-ce qu’il s’agit de lien ? Il n’y a pas d’hypertexte, ou plutôt, tout connaissance humaine est un hypertexte.
On pense toujours en empruntant aux autres, si ce ne sont leurs idées, alors c’est leur langage, et tout texte fait référence à d’autres ou à partie de lui-même. On ne fait certainement pas du journalisme avec des liens entre deux URL, on en fait en reliant des idées entre elles, et lire, en 2009, un manifeste qui demande expressément aux journalistes de citer leurs sources m’effraie plutôt qu’il ne m’enchante. Citer ses sources, ce n’est pas uniquement participer à un échange ouvert, c’est surtout faire preuve de déontologie.
Cela rappelle l’épistémologie de la recherche à propos de l’accusation de non-reproductibilité des sciences humaines : ce qui est attendu du chercheur, c’est l’explicitation de son cheminement intellectuel, pour qu’il puisse être retracé par ses pairs, et jugé en tant que tel.
5. L’idéologie de la nouveauté
La clé qui permet de comprendre pourquoi le manifeste critique de manière si virulente les anciens modèles de distribution est le concept d’obsolescence : il indique bien une idéologie de la nouveauté. Ce qui est nouveau est forcément bon, meilleur, nécessaire, inéluctablement amené à remplacer l’ancien, par la seule force de sa présence au monde. Le journalisme s’améliore, la démocratie est plus éclatante, tout augmente…
Au delà, ce type de discours classique explique que, puisque la technologie du Peer 2 Peer existe, alors, fatalement, la technologie de la propriété intellectuelle devrait s’effacer. C’est une vision, à mon avis, simpliste et fatale à long terme. Certes, l’iPhone est un appareil nouveau et fabuleux, mais il contient un GPS, technologie utilisée pour guider des bombes, des missiles, et des bus scolaires. Dans ma pratique professionnelle, je préfère m’intéresser aux tendances de fond de la société plutôt qu’au dernier outil à la mode : le partage, plutôt que twitter.
Il nous faut une morale, une weltanschauung peut être, pour nous guider. En l’absence de religion prenons peut être exemple sur Descartes, dotons-nous d’une morale provisoire, et essayons ensemble de déterminer quelle nouveauté est nuisible, et quelle autre positive.
6. Le plus petit commun dénominateur
Point 16 : Internet discrédite les produits homogènes de masse. N’acquiert un véritable public que ce qui est remarquable, crédible et différent. Les exigences des utilisateurs ont augmenté.
Cette affirmation porte en elle le danger du plus petit commun dénominateur. Comme il est triste de constater qu’effectivement, ce n’est pas parce que quelque chose est « vrai » que c’est « crédible », et encore moins que ça « remporte l’adhésion ». Quelle parade nous propose t’on ici ? Le « remarquable » : le spectaculaire, le choquant, l’incroyable.
Le manifeste embrasse littéralement la génération youtube, où, parmi 20 millions de vidéos de gâteaux d’anniversaire, la vidéo qui sortira du lot est celle qui saura être la plus spectaculaire, la plus « viralisante », avec si possible du sexe, un exploit, peut être un mort. Loin de constituer une augmentation des exigences des utilisateurs en terme de qualité de l’information, internet, si l’on prend au mot les auteurs, est totalement confondu avec la société du spectacle.
Perdu au milieu des photos dénudées de la dernière star, un article sur le déficit budgétaire de la France attend ses lecteurs. Toute part de connaissance projetant une ombre, l’information se fait toujours au détriment de la connaissance globale. Et si une nouvelle explose, est reprise partout, il y a fort à craindre que ce soit celle qui a touché le plus petit dénominateur commun entre tous les internautes : spectacle.
7. La confusion entre infrastructure technologique, discours et pratiques.
Le dernier point que je voudrais aborder est plus large. Il s’agit à mon sens de l’erreur de considérer qu’internet porterait, en soi-même, une idéologie. Nous projetons sur cette infrastructure technologique différents discours qui nous ont permis de le concevoir et de l’utiliser jusqu’à présent.
On a pu ainsi étudier l’empilement de trois types de discours : les universitaires à l’origine d’internet tout d’abord, influencés par la publication des résultats de recherche, la libre circulation de la connaissance, puis ce sont les hackers/hobbyistes qui ont participé à construire internet tel que nous le connaissons aujourd’hui, avec leurs imaginaires structurants comme celui du logiciel libre (idéal-type de la collaboration décentrée), avant que les entrepreneurs n’y prennent pied pour le faire entrer dans la phase que nous connaissons actuellement.
A chaque étape, le discours d’accompagnement permet de commenter nos actions, nos inventions. Il s’agit toujours d’un discours, qui peut être remis en question, qui doit être soumis à la critique, qui doit être remis en contexte, sous peine d’avancer aveuglément.
Non, internet n’est pas « libre » en tant que tel. Il s’agit d’un réseau d’ordinateurs. Ce n’est qu’un outil, qui peut nous servir à frapper, à créer, à nous entraider, tout cela à la fois. Cette pratique de l’outil, ce futur d’internet vers lequel nous avançons doit procéder d’un choix conscient, mûri, qui doit considérer l’ensemble du champ des possibles. Ne nous fermons aucune porte par paresse intellectuelle.
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14 septembre 2009 à 18:43
Thibaut, merci.
14 septembre 2009 à 18:50
NDT (jamais je n’aurai imaginé faire ça un jour, ma prof d’allemand en serait toute ébaubie).
1 — Internet porte une sphère publique dont les mécanismes sont (assez) différents. Je pense que le sous-entendu est la prise de parole active et la participation, voire l’irruption de Monsieur-Presque-Tout-Le-Monde. Quant à Internet est notre société, je pense qu’il s’agit de dire qu’une certaine génération baigne dedans, de manière naturelle, même si on sent poindre une forme d’idéologie là-dessous.
2 — Oui, la notion de l’information comme bien public et donc la participation de la communauté à son financement (par le biais de l’Etat ?) est absente, curieusement.
3 — Le thème sous-jacent, il me semble, n’est pas seulement l’abondance, mais la fin (supposée) du contrôle par des pouvoirs établis. L’idée étant : la pluralité, le foisonnement, la multiplicité de l’information participe à la forge d’une opinion publique consistante qui par la suite peut participer politiquement aux choix collectifs, les remettre en cause.
4 — Il me semble que la question du lien venait en contre-attaque des politiques internes de certains médias demandant de ne pas sourcer les blogs (NYT par exemple).
5 — La critique est plus frontale : la tradition n’est pas une excuse quand les pratiques ont beaucoup évolué. Toute proportion gardée, je crois qu’un parallèle avec le Vatican (sur ses positions quant à la société) peut être fait, les signataires cherchant à rappeler que les archaïsmes qui refusent de voir la réalité du monde tel qu’il est sont voués à une opposition violente et au rejet.
6 — Le terme “remarquabe” est à traduire par “outstanding” en anglais : au sens de faire une travail remarquable.
7 — Internet s’est bâti sur le mythe de la liberté, en particulier la liberté d’opinion et des échanges. Qu’on le veuille ou non, cette pensée continue d’être présente.
14 septembre 2009 à 19:09
3 -> Ce que signifie — a mon sens — « Plus c’est plus – il n’y a jamais trop d’information » c’est plutot la notion de pouvoir recouper les sources soi même, ce qui est difficilement faisable lorsque l’on est abonné à un journal.
Dans l’exemple que tu donnes :
Information : il y a eu 12 soldats français tués dans une embuscade, dans le cadre de leur mission anti-terroriste en Afghanistan, pays en guerre depuis 30 ans, jamais dominé par un envahisseur, même l’armée Anglaise des Indes.
Si cette information atteint une certaine diffusion alors il se trouvera suffisamment de gens pour contredire cette information par une autre information. Il n’y a jamais trop d’information.
Quand à la morale je suis plutôt du côté de Nietzche qui critique sévèrement toute morale.
Je comprends un peu ou tu veux en venir : il est dangereux de croire aveuglement à une nouvelle technologie. Moi même je me dis qu’il faut que j’arrête de croire à internet comme d’autre croient en dieux ou d’autre encore croient en la bourse mais c’est dur parce que je ne trouve pas d’argument valable ^^
14 septembre 2009 à 19:14
@Laurent De rien ;)
@Enikao : je te remercie de ces précisions et de ta traduction si utile (j’avais commencé avec la version anglaise) !
@lame spirale : ravi de voir que tu vois où je veux en venir. Effectivement, je suis très enthousiasmé par ailleurs par les potentialités du web social. Ici, j’ai essayé de faire un pas de côté, de prendre du recul par rapport à ce que nous ne remettons plus (assez) en cause. Soyons lucides ! Merci de partager tes doutes avec nous ;)