Le secret honteux de la sagesse des foules : il n’y a pas de foules

Vassilis Kostakos, professeur à l’université Carnegie Mellon, vient de publier une étude qui  remet sérieusement en question l’idée de la sagesse des foules (wisdom of crowds), pourtant l’une des grande théorie sur lesquelles se bâti le web d’aujourd’hui.

Son étude regarde de près les modalités de vote sur différents sites de revue d’utilisateurs, dont Amazon, IMDb, et BookCrossing. Les résultats de recherche montrent qu’une petit groupe d’utilisateurs sont responsables de la plupart des votes.

En d’autres termes, comme beaucoup le suspectaient déjà, de petits groupes puissants peuvent aisément déformer ce que la masse pense vraiment, et prendre la direction des systèmes de revue en ligne qui du coup, apparaissent polarisés entre extrêmement positifs et extrêmement négatifs.

Petits groupes, gros impact

Pour mener sa recherche, Kostakos a travaillé avec une échantillon large de notations faites en ligne par des utilisateurs. Comme le rapporte le Technological Review du MIT, le chercheur et son équipe ont étudié des centaines de milliers d’éléments notés et des millions de votes, et ce sur trois sites. Dans chacun des cas, ils ont découvert qu’un petit groupe de votants représentaient l’essentiel des votes.

Par exemple, sur Amazon, seul 5% des utilisateurs actifs d’Amazon ont déjà voté sur plus de 10 produits, mais une petite poignée d’utilisateurs a voté pour plus d’une centaine de produits. Selon Kostakos, “Si vous avez deux ou trois personnes qui votent 500 fois, les résultats ne sont pas du tout représentatifs de l’opinion de la communauté dans son ensemble”.

Ce n’est pas la première fois que la théorie de la sagesse des foules est mise à mal. Le terme, qui sous entend qu’un échantillon vaste d’individus prennent de meilleures décisions et font de meilleures prédictions que des individus seuls ou des experts, a été utilisé dans le passé pour décrire la façon dont tout, de Wikipedia à Digg, offre de meilleurs services sur internet que ce qu’un petit groupe d’individus pourrait faire.

Bien sûr, nous savons aujourd’hui que cela n’est pas vrai. Wikipedia, par exemple, n’est pas du tout écrit et édité par une foule, en pratique, 1% des utilisateurs de Wikipedia sont à l’origine de la moitié des éditions faites sur le site. Même le fondateur de Wikipedia, Jimmy Wales, l’a confessé, estimant le coeur des éditeurs de Wikipedia a un petit groupe de plusieurs centaines d’individus.

Pour ce qui est de Digg (et vraisemblablement de Wikio en France), le site dont l’algorithme est constamment changé et amélioré dans le but d’apporter un peu plus de démocratie aux votes de ses utilisateurs, reste malgré tout dominé par une poignée de power users qui peuvent faire et défaire un lien sur la homepage.

Les tentatives pour résoudre le problème

Il n’est pas surprenant de s’apercevoir que quand on a à faire à des sites de notation, ce sont là encore de petits groupes qui contrôlent tout. Certains site, dont Amazon, tentent de prendre en compte le problème en permettant aux utilisateurs de voter sur l’utilité d’un revues fait par un utilisateur, ce qui est bien plus facile que d’écrire soi même une revue, incitant ceux qui n’en font pas habituellement à participer au processus.

Le moteur de recherche et de notation Yelp a mis en place un système qui permet aux propriétaires de commerces notés dans Yelp de répondre aux commentaires qu’ils ont reçus. Malheureusement, malgré ces fonctionnalités, les petits groupes restent au contrôle de ces sites censés refléter l’opinion des masses.

Un autre professeur de Carnegie Melon, Niki Kittur, suggère que les sites devraient créer de nouveaux outils pour permettre plus de transparence. Par exemple, une façon rapide de voir les contributions de tel ou tel utilisateur, qui mettrait en lumière facilement un parti pris. Il suggère également de retirer purement et simplement les critiques trop positives ou trop négatives.

Plus tôt cette année, nous avons passé en revu un autre site de notation par les utilisateurs qui s’attaquait au problème sous un autre angle. Lunch.com, un concurrent de Yelp, utilise une fonctionnalité appelée “Réseau Similaire” (Similarity Network), qui vous suggère un réseau d’utilisateurs avec des goûts proches des vôtres. De cette façon, plutôt que de regarder à des commentaires et des notations qui seraient en provenance de n’importe qui, et potentiellement de personnes ayant l’intention de biaiser des résultats, vous filtrez pour ne voir que les commentaires de personnes ayants des goûts similaires aux votres.

Il n’existe pas de solutions parfaites au problème, et il est peut être temps de laisser tomber le concept de la sagesse des foules, d’autant que ce concept, naguère réservé aux spécialistes, commence a déborder un peu partout.

La télévision gravement atteinte du virus de la sagesse des foules

Pas un jour ne se passe dans une chaîne info sans une traditionnelle “question internet”. Là encore, on a à faire à une vue parfaitement biaisée, aux mains d’un petit groupe, censée faire office de sondage, et très souvent présenté comme tel, sous l’appellation “sondage internet”, par exemple.

Les blogs et les média en ligne ne sont pas avares, eux aussi, de votes en ligne, et poussent parfois jusqu’à es appeler, eux aussi, sondage.

Ces questions, ou plutôt leurs réponses, ne reflètent en réalité qu’une dangereuse contagion par la télévision et les média, en quête d’astuces pour faire baisser les coûts liés à un sondage, un vrai, et qui a cru voir dans un dispositif simple et peu couteux, une alternative à des sondages dispendieux.

Il y a un an encore, un luxe de précautions étaient prise dans la présentation de tels résultats, mais c’est nettement moins le cas aujourd’hui, et l’opinion publique n’est pas loin de penser que ces chiffres font désormais office de sondage express. En réalité, il n’en est rien, ils sont aisément manipulables, soit par un petit groupe de fidèles utilisateurs, soit par des attaques coordonnées de nouveaux utilisateurs fédérés, par exemple, par Twitter.

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17 commentaires pour cet article

  1. ted

    Merci pour cette mise au point.

    Il ne faut pour­tant pas reje­ter le web et ce qu’il pro­duit d’un coté, ni la théo­rie de la sagesse des foules de l’autre. Le web n’est pas le fruit d’un méca­nisme telle que ce que l’on appelle “la sagesse des foules” et qui est expliquée par James Surowiecki dans son livre, il est le fruit d’une espèce de fonc­tion­ne­ment intui­tif et habi­tuel : la vie.
    1% des hommes sont assez savants, tra­vailleurs et géné­reux pour par­ta­ger leur savoir. 10% croient être savants et sou­haitent le faire savoir, 85% sont bien contents de trou­ver les choses toutes faites ou s’en fichent et il reste quelques % de nui­seurs qui, en groupe ou seuls, s’activent à intro­duire du désordre dans ce qui s’organise assez natu­rel­le­ment avec une cer­taine sagesse natu­relle (une forme de la sagesse des foules ??) : le web.
    Personnellement, j’apprécie beau­coup le fait que le web pro­duise du très posi­tif et j’ai ten­dance à y trou­ver beau­coup d’espoir pour le futur et le genre humain.

    Ce fonc­tion­ne­ment que je décris (avec les pour­cen­tages approxi­ma­tifs que je pro­pose) se retrouve dans toute orga­ni­sa­tion humaine et notam­ment les entre­prises. Les meilleures d’entre elles devant plus à leur lea­der (capa­cité à entrai­ner, choi­sir les bons pro­duits, gérer les concur­rents, …)qu’à leur “foule” de collaborateurs.

    Donc la sagesse des foules, la capa­cité a faire intui­ti­ve­ment un bon choix parmi plu­sieurs pos­si­bi­li­tés exis­tantes, n’a rien à voir avec l’enrichissement du web par quelques pas­sion­nés cou­ra­geux, mais cha­cun des deux sujets mérite un moment d’attention.

    Cdt

  2. Laurent

    Un truc qui me chif­fonne dans ces études c’est qu’en iso­lant les éléments les uns des autres (ama­zon par exemple) j’ai l’impression qu’elles oublient le prin­cipe du réseau propre à inter­net.
    Si je cherche un pro­duit quel­conque sur ama­zon je vais certes consul­ter les notes, mais aussi deman­der un avis sur un forum spé­cia­lisé, lire le blog de machin spé­cia­liste du pro­duit quel­conque, deman­der un avis à mon réseau perso (face­book ou twit­ter), etc. C’est peut être dans la syn­thèse de tous ces éléments que s’exprimera “la sagesse des foules”.

  3. Fabrice Epelboin

    Pas du tout, l’étude au contraire se borne à mon­trer cela, la sagesse des foules ne fonc­tionne pas sur un seul site. Une fois que tout le monde est plus ou moins conscient de cela, il ne reste qu’à adop­ter ce que tu décris, ne pas s’arrêter à un site, faire de l’aggrégation et s’ouvrir à l’avis de dif­fé­rentes communautés.

  4. JN

    Merci pour votre article.

    C’est toujours très inté­res­sant de remettre en cause le pré-requis de “sagesse des foules” et votre article sou­ligne par­fai­te­ment le biais poten­tiel qui peut sur­ve­nir si un petit groupe exerce un levier suf­fi­sant sur la masse.

    Un point pour ouvrir le débat :
    Connaissez-vous le para­doxe d’Abilene, sou­li­gné par le socio­logue Jerry Harvey, qui mets en lumière qu’une déci­sion de groupe peut être abso­lu­ment oppo­sée à la déci­sion indi­vi­duelle de cha­cun, com­po­sant le groupe.
    Ce qui tend à dire qu’en en limi­tant le nombre d’individus d’un groupe, ne tendons-nous pas à aug­men­ter le consen­sus d’une décision?

    JN

  5. Fabrice Epelboin

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_d%27Abilene

    Non, je ne connais­sait pas… ceci dit, on parle d’un petit groupe, du coup, et pas des foules…

  6. Denis

    Sarah, Fabrice, pour ce qui concerne Wikipedia, il me semble que vous n’avez pas lu l’article que vous citez jusqu’au bout :P

    Dans http://www.aaronsw.com/weblog/whowriteswikipedia , Aaron Swartz com­plète uti­le­ment l’affirmation de Jimbo Wales par les résul­tats de son étude : si un tout petit nombre de per­sonnes est en effet res­pon­sable d’un très grand nombre d’éditions, un très grand nombre de per­sonnes est res­pon­sable de la majo­rité du contenu.

    Autrement dit le noyau s’occupe de la main­te­nance Wikipedia par des éditions petites et nom­breuses (annu­la­tion du van­da­lisme, renom­mage, mise en forme), tan­dis que le contenu lui-même est fait par … la foule.

  7. Fabrice Epelboin

    L’étude ne porte pas du tout sur wiki­pe­dia mais sur les sites de Rating, Wikipedia est un cas à part en effet, l’ultra spé­cia­li­sa­tion néces­saire à l’écriture d’un article rend son fonc­tion­ne­ment particulier.

    Là, on parle de sites qui ne néces­sitent pas une exper­tise par­ti­cu­lière pour sus­ci­ter la par­ti­ci­pa­tion d’une com­mu­nauté : faire une cri­tique d’un film sur IMDB, d’un res­tau­rant sur Yelp, des choses comme ça…

  8. Denis

    Oui, mais vous pre­nez Wikipedia en exemple pour appuyer votre thèse dans ce § :

    “Bien sûr, nous savons aujourd’hui que cela n’est pas vrai. Wikipedia, par exemple, n’est pas du tout écrit et édité par une foule, en pra­tique, 1% des uti­li­sa­teurs de Wikipedia sont à l’origine de la moi­tié des éditions faites sur le site. Même le fonda teur de Wikipedia, Jimmy Wales, l’a confessé, esti­mant le coeur des éditeurs de Wikipedia à un petit groupe de plu­sieurs cen­taines d’individus.”

    Fallacieux non ?

  9. Fabrice Epelboin

    Pas faux, oui… on est un poil hors contexte de l’étude en effet…

  10. Olivier

    Je trouve le titre un peu pro­voquant.
    Ce que prouve l’article est sim­ple­ment que ce n’est pas une foule qui vote ou donne son avis mais un petit groupe. Ce petit groupe peut orien­ter l’opinion.
    En fait, on ne prouve rien sur la sagesse d’un grand nombre.
    Est-on plus sage à plu­sieurs ou individuellement ?

  11. deadalnix

    Ce n’est pas une nouveauté.

    Mais pour moi, l’analyse ne va pas assez loin car elle ne prend pas en compte cer­tains phénomènes.

    D’abord, tout le monde peut joindre le groupe. Et les gens le feront d’autant plus que le groupe ne va pas dans le sens qu’ils souhaitent.

    Bref, il existe pro­ba­ble­ment une grande popu­la­tion silen­cieuse car d’accord avec le groupe. La fameuse majo­rité silen­cieuse de sar­kozy. Mais plu­tôt que de l’utiliser à tort et à tra­vers pour jus­ti­fier toutes sortes de lois, on la constate en action ici.

    Pour prendre l’exemple de RWweb, il existe pro­ba­ble­ment beau­coup de lec­teurs qui ne postent pas de com­men­taires. Faites un article qui prône des idées contraires à tout ce que pensent ces lec­teurs et vous ver­rez qu’une par­tie d’entre eux va se mettre à participer.

    Bref, la foule n’est pas grande, mais qu’en est-il de la foule qui sur­veille la foule ?

  12. hadf

    Un autre exemple de sagesse biai­sée des foules est l’expérience qu’à mené le construc­teur DELL pour réunir les avis de ses clients. Il en est res­sorti que la prin­ci­pale demande était de four­nir des PC DELL avec Linux préinstallé.

    Résultat, DELL ne pro­pose plus de PC Linux, à l’exception et des notebooks.

    La com­mu­nauté Linux a tout sim­ple­ment été la plus active, mais pas la plus représentative.

  13. deadalnix

    hadf > Je crois que tu sous estime un point : les ver­sions linux étaient ven­dues sen­si­ble­ment au même prix que les ver­sion win­dows. Mais ceci est un atre débat.

    Bref, ton exemple ne me semble pas per­ti­nent, ou au moins trop sujet à cautions.

  14. jean-yves le moine

    fabrice
    et ce que ce genre de reco que je trouve très amu­sant et intri­guant ( est ce que cela marche???)
    a été étudié par l’étude
    http://en.wikipedia.org/wiki/Habrahabr.ru

    à plus
    jy

  15. Fabrice Epelboin

    inté­res­sant comme sys­tème… je découvre, jamai entendu par­ler d’un sys­tème d’auto régu­la­tion aussi com­plexe. J’ignore tota­le­ment si ça marche.

  16. Olivier Zara

    Désolé mais je ne vois pas le lien entre la sagesse des foules et des sys­tèmes de nota­tion type ama­zon ou des son­dages bidons. Sur ama­zon, je lis le contenu des com­men­taires et non unique­ment le nombre d’étoiles. 

    Ce que ce billet montre, c’est qu’il n’y a pas foule et donc s’il n’y pas foule, il n’y a for­cé­ment pas sagesse des foules. Ce dont il est ques­tion c’est de groupes de per­sonnes plus actives que les autres sur cer­tains sites (e-commerce ou TV).

  17. Fabrice Epelboin

    Ca s’applique aussi aux com­men­taires j’en ai peur…
    http://www.lesechos.fr/info/analyses/020162406464-une-minorite-fait-l-opinion-sur-le-web.htm

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