Sortie de la première étude sur l’état du piratage des livres Français

Auteur de la première étude sur l’offre illégale de livre numérique Français, Mathias Daval a eu la gentillesse de répondre à une interview pour ReadWriteWeb où il nous livre ses impressions et les résultats de son étude sur les débuts du piratage dans le monde de l’édition. Vous pouvez télécharger son étude, une lecture indispensable pour tous les acteurs du monde de l’édition afin de ne pas aborder ce problème avec les même préjugés et les mêmes mensonges qui ont prévalu lors du débat Hadopi.

Il est à noter, au passage, que les représentants du monde de l’édition n’ayant pas signé les accords Olivennes, notamment pour se réserver le droit d’utiliser les DRM, le secteur de l’édition n’est, du coup, en rien concerné par la loi Hadopi.

RWW : Le ‘piratage’ de livres pour l’édition Française est-il un phénomène massif ?

Avec environ 6 000 titres piratés (soit environ 1 % du nombre de titres disponibles à la vente papier), le piratage des livres français reste très mineur à l’égard des autres formes de piratage en ligne, pour la musique ou la vidéo. Toutefois il n’est pas négligeable. Certains éditeurs, notamment d’ouvrages d’informatique, techniques, scolaires et de bandes dessinées, le prennent d’ores et déjà très au sérieux.

RWW : Que disent les études ’sérieuses’ quand à l’impact du piratage sur les ventes ?

L’étude du piratage reste un sujet épineux sur lequel il faut conserver une prudence élémentaire. Les études sérieuses sont donc celles qui n’apportent pas de conclusion définitive, mais des pistes de réflexion. Il est aujourd’hui impossible de prouver l’impact direct du piratage (négatif, ou même positif) sur les ventes de musique, de vidéo, et encore moins de livres. On peut tout au plus considérer qu’il existe une corrélation entre les deux. De ce point de vue, la récente étude « Economic and cultural effects of file sharing on music, film and games » commanditée par plusieurs ministères aux Pays-Bas me paraît intéressante, car elle replace le piratage dans un contexte socio-économique plus large.

Une autre piste digne d’être explorée est l’expérience menée aux Etats-Unis par Magellan Media auprès de titres des éditeurs O’Reilly et Random House. Elle montre que, sur les échantillons considérés, les ventes papier ne baissent pas suite au piratage ou à la mise à disposition gratuite des livres numériques. Il faut rester circonspect mais force est de constater qu’on ne peut de façon systématique affirmer, comme c’est le cas de beaucoup dans le secteur de la musique par exemple, qu’un fichier téléchargé = une vente perdue. Je ne peux qu’inciter les éditeurs français à mener des expériences similaires.

RWW : Il existe un mouvement pour la ‘libération’ du livre, dites-nous en quelques mots.

Il n’existe pas vraiment un mouvement unifié mais plutôt une multitude d’initiatives parallèles qui mettent en avant la liberté d’accès à l’information et à la culture, dont le livre fait partie. « Free your books« , par exemple, est un manifeste diffusé sur le web et qui atteint une certaine popularité. Ces initiatives reposent sur des présupposés idéologiques sur lesquels un vrai débat de société mériterait d’avoir lieu, plutôt que de se contenter d’une simple opposition de principe entre anti et pro Hadopi.

RWW : Quel sont les options qui s’offrent au monde de l’édition ? En cas d’inaction, comme cela a été le cas de l’industrie du disque lors de l’arrivée du mp3, quelles pourraient être les conséquences ?

On peut résumer les options de façon un peu abrupte : soit le monde de l’édition accepte avec volontarisme le virage numérique comme l’opportunité économique et culturelle qu’il doit être ; soit il le fait en traînant les pieds, voire en franche opposition, auquel cas on ne peut lui présager un avenir radieux ! Le problème, c’est que les enjeux et l’analyse du marché numérique de chacun de ses acteurs (éditeurs, libraires, distributeurs, etc.) sont souvent divergentes pour ne pas dire contradictoires. J’ai l’impression que peu ont une vision globale, chacun reste arc-bouté sur des positions très sectorielles.

Je ne suis pas sûr que le Kindle ou tout autre support de lecture futur joue le rôle exact qu’a joué l’Ipod dans la restructuration du marché de la musique. Les usages de consommation du livre n’ont rien à voir avec ceux de la musique. Toutefois, il ne faut pas négliger les nouvelles habitudes de lecture, spécialement chez les jeunes : l’attachement au livre papier n’est pas aussi évident pour eux. Les éditeurs qui réussiront le mieux seront peut-être ceux qui sauront tirer partie des nouvelles technologies et des réseaux sociaux.

RWW : L’arrivée des liseuses va-t-elle avoir un impact sur le piratage de livre, et si oui lequel ?

Il est clair que le développement de l’offre numérique légale, conjointement à l’arrivée de liseuses ergonomiques et bon marché, vont de pair avec une progression du piratage. Il reste pénible de passer des heures à scanner un livre papier, tandis que pirater un fichier numérique déjà existant ne prend que quelques minutes. C’est précisément pour cette raison que les éditeurs doivent développer une offre numérique légale et attractive le plus rapidement possible. Toutefois, comme je l’ai dit, le Kindle n’est pas l’Ipod et il n’y aura pas de basculement massif d’un usage à un autre, mais plutôt une lente substitution.

Le risque de domination économique ne vient donc pas tant d’Apple que d’Amazon et de Google : c’est tout le débat actuel qui secoue le monde de l’édition. Que faire pour éviter l’hégémonie des géants américains ? Il n’y a pas une seule bonne réponse à cette question, mais il est certain que les éditeurs ne peuvent se contenter d’être attentistes.

RWW : L’édition Française est-elle préparée à faire face à la révolution qui s’annonce?

L’édition française tient du paradoxe : c’est à la fois, historiquement et culturellement, l’un des patrimoines les plus riches du monde, avec des professionnels et une offre éditoriale de grande qualité. Mais c’est aussi le temple d’une sorte de conservatisme regrettable. De ce point de vue, en dépit de leurs faibles moyens, beaucoup de jeunes maisons ont su trouver leur place dans le marché numérique et ont compris où s’y situait leur intérêt. Le piratage ne leur fait pas peur, bien au contraire.

Et puis il y a un certain nombre de tabous dont on peut difficilement parler avec sérénité. D’abord, ce que beaucoup considèrent comme la surproduction éditoriale : peut-être y a-t-il trop de titres, trop d’éditeurs, et trop d’auteurs ? Chaque année, le nombre de titres augmentent et les tirages moyens baissent. Il est logique que tout le monde ne puisse survivre à une révolution qui est, il faut bien le dire, le premier véritable défi qu’ait connu le monde de l’édition depuis le XVIe siècle ! On ne peut pas dire que c’est un secteur qui ait été particulièrement forcé à se remettre en cause jusqu’ici…

Le deuxième tabou, c’est celui de la distribution : Deleuze, déjà, disait que les véritables clients des éditeurs ne sont plus les lecteurs, comme cela devrait être, mais les distributeurs : d’où une logique de best-sellers, de rotation rapide, etc. Les libraires eux aussi en payent les frais.

RWW : Est-il réaliste de s’imaginer lutter contre ce piratage ou est-il plus sage de faire avec et de chercher à en tirer profit ?

La lutte contre le piratage de livres, c’est un peu le tonneau des Danaïdes. Cela veut-il dire qu’il faut rester passif ? Non. Mais plutôt que faire la guerre aux lecteurs, sans doute faut-il consacrer davantage de temps et d’énergie au développement d’une offre légale qui s’avèrera supérieure à l’offre pirate. La gratuité n’est pas tout. Les lecteurs ont d’autres attente, et c’est maintenant que les éditeurs doivent tenter des expériences, défricher le terrain des nouveaux modèles économiques. Certains le font déjà avec succès.

RWW : Quels conseil donneriez-vous à un jeune éditeur qui se lance ?

Ayant moi-même tenté l’expérience il y a quelques années, j’aurais beaucoup de conseils pratiques à donner :) Et, en même temps, aucun, ou plutôt un seul : ne jamais perdre de vue la raison qui l’a poussé à devenir éditeur. Et si le numérique peut l’aider à aller dans le sens de cet élan originel, alors tant mieux !

EbookZ – Etude sur l’offre numérique illégale des livres en Français
sur internet en 2009 (pdf)

(image CC-by de kandinski)

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1 commentaires pour cet article

  1. constance krebs

    Merci pour votre belle inter­view. Cette étude est remarquable parce qu’elle reste abso­lu­ment ouverte, ne stig­ma­tise pas, se contente d’être hic et nunc. On attend son ver­sant qua­li­ta­tif avec impa­tience. Le rap­port qui la com­plète est en ligne sur mon blog, en atten­dant d’être sur le site du Motif. A bien­tôt,
    ck

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  4. A lire sur le web (28-10-09) | Tête de Quenelle ! :

    […] Sortie de la pre­mière étude sur l’état du pira­tage des livres Français – ReadWriteWeb France –Le pira­tage reste mar­gi­nal mais de qua­lité, visant prin­ci­pa­le­ment à rés­su­ci­ter des œuvres. […]

  5. Une semaine sur la toile « La vie mobile. :

    […] Sortie de la pre­mière étude sur l’état du pira­tage des livres Français. Ha, de nou­velles taxes pointent le nez… […]

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