Les entreprises sont elles plus démocratiques que l’Etat ?

aIl y a quelques mois Kevin Kelly publiait un article dans wired qui a été traduit en français sur internetactu sous le titre «  le nouveau socialisme ». Les caractéristiques de cette nouvelle organisation sont schématisées ci-contre.

Pour aller plus dans cette réflexion, on pourrait aussi constater un autre phénomène : comment le participatif est entré de plein pied dans le secteur privé : En effet, de plus en plus d’entreprises, dans un souci premier d’efficacité économique, se sont mises ces dernières années à adopter une posture beaucoup plus « collaborative » que par le passé :

Là où traditionnellement l’entreprise assumait seule le risque d’un développement produit pendant un cycle plus ou moins long (6 mois à quelques années), fondé au maximum sur quelques focus group ou études de marché plus ou moins réalistes, en espérant « avoir visé juste » le jour de la sortie du produit, les nouvelles technologies permettent de diluer le risque économique grâce à de multiples réajustements possibles avant, pendant et après la sortie du service : combien de fois avons-nous exprimé une opinion en cours de route sur l’évolution de twitter, facebook, le choix du gout de la prochaine danette ou encore du prochain voyage à grande vitesse ?

Et tout le monde s’y retrouve : l’entreprise qui optimise ses investissements et ses ventes, le client qui obtient un produit plus conforme à ses attentes, et a la possibilité, par la même occasion, de faire passer des attentes non-économiques , plus « humaines », donc pas forcément immédiates pour l’entreprise : respect de l’environnement, de la chaîne d’approvisionnement, développement durable, ou encore économie d’énergie comme sur Windows 7.

Cette évolution historique semble concomitante avec l’expansion des nouvelles technologies autour des années 2000 et des nouveaux moyens d’expression et d’implication proposés aux traditionnels « clients » passifs. Les entreprises ont donc su capter la potentialité d’internet pour changer de mode de fonctionnementn et passer…

  • ….d’un mode de gouvernance qu’on pourrait appeler «  représentatif », par analogie avec le fonctionnement démocratique, où les décisionnaires travaillent en chambre pendant un cycle plus ou moins long de développement de produit, investis de la mission de savoir mieux que les clients ce qu’ils souhaitent, jusqu’au moment de la sortie du produit : l’échec ou le succès commercial de ce dernier correspond alors aux votes des clients, et impacte directement la reconduction d’un nouveau mandat (par les actionnaires).
  • A un mode de gouvernance plus (mais pas totalement) participatif, où les membres décisionnaires interagissent entre « deux votes », notamment avec un nombre plus restreint (mais pas limité) de clients plus actifs que d’autres, sur des points importants mais ayant une temporalité plus courte (un choix technique bien précis, choix d’une composante de prix, choix d’une forme ou d’un design) que la création intégrale du service. La reconduction d’un nouveau mandat est tout autant soumise à l’échec ou au succès commercial, mais l’expérience montre qu’un droit à l’erreur, devenue humaine, sera plus facilement accordé dans ce cas.

Pourrait-on dire alors que les entreprises sont devenues plus « démocratiques » à l’heure des nouvelles technologies ? c’est tout à fait possible, dans le sens où une partie du pouvoir de décision qui lui est habituellement dévolue ait été remise entre les mains des clients. Et pourrait-on aller jusqu’à dire que la France,  fonctionnant selon le mode représentatif, serait plus démocratique si elle fonctionnait sur le mode participatif ou semi-participatif (c’est à dire mixant les deux)? Assurément non, dans le sens où gouvernance représentative et gouvernance semi-participative sont l’un et l’autre deux modes de fonctionnement démocratique, différents certes, mais pas moins démocratique.

bPar contre, le secteur privé nous montre que la seconde forme de gouvernance semble bien plus optimale lorsque des décisions touchant une grande population doivent être prises : que ce soit dans la prise en compte de l’hétérogénéité des attentes, ou dans l’allocation des ressources internes. En outre, elle a l’avantage de favoriser la création d’une identité propre, voire même une appartenance commune, via le dialogue entre membres actifs et aussi avec les décisionnaires ou leurs intermédiaires. A ce propos, la France aurait elle donc besoin d’un community-manager elle aussi pour raffermir l’identité française ?

Enfin, chacun est libre d’émettre son propre jugement, même si les livres nous enseignent que démocratie représentative et démocratie semi-participative « se valent ». Voici, à ce sujet, un tableau récapitulatif qui pourrait guider cette… « réflexion » à partir des mutations observées dans le secteur privé !


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10 commentaires pour cet article

  1. Hubert Guillaud

    Je ne suis pas persuadé que toutes les entreprises soient passés à un mode de gouvernance semi-participative… Je n’opposerais donc pas nécessairement Etat et entreprise, mais l’opposition sur le fonctionnement des 2 modes de gouvernance est intéressant.

  2. aKa

    Ce commentaire est à effacer.

    L’article a été traduit par le Framablog et non par InternetActu qui l’a juste repris. Si vous pouviez rendre à César…

    http://www.framablog.org/index.php/post/2009/07/02/socialisme-2-0

    D’avance merci.

    Alexis

    PS : Intéressant article ceci dit. Il y a effectivement beaucoup de choses à faire « entre deux votes » ;-)

  3. Cédric DENIAUD

    Je pense qu’une partie que l’article oublie est l’enjeu avant tout de communication et d’image derrière toute opération de marketing participatif ou collaboratif. Que ce soit pour ouvrir son service client, faire participer les internautes à la conception d’un produit ou d’une campagne de communication, l’un des objectifs reste de valoriser des clients afin d’en faire plus facilement des ambassadeurs, et aussi de faire parler « positivement » de la marque en lui attribuant des qualités d’ouverture et d’écoute de ses clients.

  4. Thierry Lhote

    Je serais plutôt renforcé par le fait que rien n’indique qu’une entreprise doit évoluer vers une nécessaire démocratie. L’arrivée de valeurs institutionnelles 1.0 ou XXème siècle telles que la « gouvernance démocratique » dans le jeu d’Internet et des nouvelles technologies me paraît hautement suspect, au mieux superficiel. Car c’est nier ou chercher à transiger avec les révolutions en profondeur que nous connaîtrons.

    Considérez le simple argument suivant. Dans tous les projets libres ou OpenSource, l’orientation stratégique et le droit à la prise de décision ne se fait pas par ce que vous décrivez comme processus participatif. Celles et ceux qui ont barre sur le processus participatif sont les actifs experts dans le projet. Moralité, appartenir au groupe ne suffit pas, s’impliquer et faire avancer le projet seuls donne le droit à la parole et à la décision, car c’est là-dessus que la reconnaissance collective repose.

    L’intelligence collective ne se mobilise justement pas sur un claquement de doigt, mais sur un principe « méritocratique » affirmé, tant pis si celle ou celui qui fait avancer le projet est moins brillant que d’autres qui semblent mieux pourvu, c’est le premier qui est aux commandes.
    Il est facile de voir que des experts reconnus peuvent avoir énormément de mal à s’insérer culturellement dans le framework de Wikipedia, car le manque de reconnaissance et l’obligation d’avoir à discuter avec ceux qui sont en charge parce qu’ils ont abattu un boulot supérieur les gêne considérablement, car ce n’est pas comme cela qu’on les récompense, les promeut ou les met en valeur, dans les organisations « normales ».

    Ce sont, il me semble, plutôt des phénomènes de nature aristocratique centrés autour de la compétence que de la pensée « good enough for the job » pratiquée par les ressources humaines, le modèle du manager interchangeable.
    D’ailleurs, j’aurais du mal à croire dans une entreprise adaptée au nouvelles technologies si la première réforme institutionnelle d’une entreprise ne commence pas, justement, par celle des ressources humaines.

  5. Thierry Lhote

    Une question intéressante à propos du boulot de « community manager » : pensez-vous que Linus Torvalds a été accepté comme « community manager » parce qu’il a uniquement des compétences relationnelles ou communicationnelles, cela a-t-il suffit à lui donner le rôle d’arbitre du noyau de Linux. Et si demain il voudrait prendre sa retraite, qui aurait l’autorité d’être le « community manager » pour le noyau de Linux ?

  6. alban

    @Hubert : certes, toutes les entreprises ne sont pas passées à un mode de gouvernance semi-participatif, loin de là. Par contre, il serait intéressant d’étudier s’il y a une corrélation entre importance d’internet dans l’activité de l’entreprise (en valeur, en volume, en image etc…) et propension à faire du semi-participatif versus un fonctionnement plus traditionnel

    @aKa : effectivement, l’article a été traduit par framasoft, my bad…je vois pour corriger ça asap

    @Cédric : je dirai pas que c’est « avant tout » une opération d’image, je dirai que c’est « aussi » une bonne opération en terme d’image. Par contre, je suis d’accord pour affirmer que c’est bien souvent pas ce biais premier que les entreprises y viennent !

    @Thierry : effectivement, ce que vous décrivez est une méritocratie (on est éligible a posteriori parce qu’on a fait ses preuves), plus qu’une aristocratie (on est éligible a priori avant d’avoir démontré quoique ce soit sur des critères comme le nom, le pédigré etc). Et la condition première pour un bon fonctionnement méritocratique est l’égalité des chances, de la meme manière tout le monde peut monter dans un projet opensource, sans aucune discrimination au départ d’aucune sorte ==> et cette condition est garantie en démocratie (normalement). Donc méritocratie et démocratie ne s’opposent pas selon moi, idéalement, elle fonctionne ensemble (l’une a besoin de l’autre, et inversement) !

  7. John

    L’article de Framablog est bien plus intéressant.
    D’habitude RWW est plus poussé que ça…les entreprises ça peut être autant privé que public et même individuelle maintenant (cf le statut d’auto-entrepeneur tout beau tout chaud) mais vous vous gardez de faire ces distinctions.
    Il faut faire la part des choses entre le fait que l’état est à la traîne sur les outils (l’Internet communautaire notamment) et l’organisation possible avec les évolutions du Net. Les raccourcis c’est dangeureux intellectuellement.

    Et puis j’espère que vous n’êtes pas dupes du soi-disant démocratisme au sein des entreprises qui reposent sur des techniques de management modernes : si ton implication n’est pas totale on te le reproche alors qu’avant on te foutait la paix.

    Je ne défend pas l’état car je trouve que c’est une énorme imposture mais je ne défends pas non plus le privé qui presse les employés comme des citrons en s’appropriant le valeur ajouté du collectif et évalue les gens individuellement uniquement.
    Faut qu’on les dépassent (privé et public) en s’organisant entre individus sans patrons, sans dieux, sans maîtres. Time will tell…

  8. Audrey

    Dans le socialisme, on diffuse peut être le pouvoir à plus du monde, mais à la fin il ‘en reste que 1 pour décider.

  9. Thierry Lhote

    Nope Alban, l’aristocratie est une forme de pensée hors du moule ou hors de la boîte, une prise de risque qui est aussi nécessaire que la méritocratie dans une structure. L’aristocratie à la base est due à l’arrivée de barbares sur des territoires nouveaux.
    1. Je ne vois pas de méritocratie dans les structures actuelles d’entreprises, ni l’ombre d’un soupçon de désir méritocratique. Je ne vois que la reproduction d’élites bourgeoises et bureaucrates dans les social-démocratie européennes et bientôt américaines avec un Obama très proche du système.
    2. Rien qu’à voir le dédain aristocratique de Google lors de son introduction en bourse, les articles exaspérés d’experts financiers dans le WSL ou le FT, on a très bien senti que dans cette révolution des réseaux se jouait la place et la prééminence de certaines catégories de la population dans les schémas de pouvoir bien établi des entreprises.

    En clair, une simulation de la demande de nouvelles institutions par l’arrivée de l’ère de l’information ne suffit pas. Une légère adaptation non plus. Ce sont a des redistributions de pouvoir et des réorganisations nécessaires auxquelles nous assisterons. Vous croyez que pouvez diffuser ou adoucir le mouvement par la raison, et qu’il ne suffit que faire « un peu rentrer » le client dans le processus. Cela va se révéler très vite utopique.

  10. Fayon

    Merci Alban pour ces réflexions.

    Même si les entreprises doivent résoudre l’équation de répartition des richesses après production entre actionnariat, salariés et investissement, la transition vers la gouvernance semi-participative de l’entreprise est en marche. Pour autant, les résistances au changement sont fortes de la part des « boomers » et de la frange âgée de la génération X. La génération Y pousse à un changement vers plus de collaboration et un esprit 2.0.

    La fonction de « community manager » apportée par le Web 2.0 est le pilier de cette évolution dans la gouvernance semi-participative de l’entreprise comme l’a été, à un degré moindre, le webmestre avec l’apparition de la première génération du Web.

    La participation d’une entreprise à différents réseaux sociaux en interagissant avec ses clients, prospects, fournisseurs, partenaires et simples internautes devient nécessaire que ce soit pour son branding ou pour son évolution de l’offre en ciblant mieux les attentes. Une partie du marketing est ainsi externalisée et effectuée en temps réel. Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux sont de précieux outils pour réussir cette gouvernance semi-participative qui peut constituer un avantage comparatif décisif.

    Il reste toutefois une variable importante qui complexifie la tâche du community manager et au-delà de l’entreprise ou de l’organisation elle-même. Ce sont les avis de la majorité silencieuse qui n’émet aucune opinion. En effet selon la loi empirique des médias participatifs qui est observée sur la plupart des outils du Web 2.0, « 1 % des internautes produisent du contenu, 10 % le modifient ou le commentent et 89 % le lisent et 100 % en bénéficient ».

    Pour en revenir au titre de ce billet, et à la lecture du tableau comparatif, on aurait tendance à dire que les entreprises sont plus démocratiques que l’Etat. Néanmoins avec le Web 2.0, la redistribution des pouvoirs s’effectue pour peu que les internautes maîtrisent et usent des outils participatifs idoines. On pourrait citer les cas du site raté de Ségolène Royal de l’affaire #jeansarkozypartout qui montrent que les politiques de premier plan savent entendre les internautes, mais souvent lorsque le buzz sur la toile est à son paroxysme. A eux de repérer les signaux faibles pour évoluer vers une meilleure prise en compte des aspirations des citoyens tout en fixant un cap et en ayant le courage de certaines décisions impopulaires mais nécessaires.

    D. Fayon
    « Web 2.0 et au-delà »

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