XBRL : les financiers geeks au secours du capitalisme ?

capitalism-matrix Bernard Lunn n’est pas seulement l’un des auteurs les plus dynamiques de l’équipe de RWW, c’est aussi un homme d’affaire qui ne compte plus ses succès. Du coup, quand il nous parle de finance, il y a fort à parier que l’on ne va pas perdre son temps à le lire.

La semaine dernière, il nous a livré un éclairage fascinant sur une avancé en matière de web sémantique qui pourrait bien avoir un impact profond sur l’économie de demain : le XBRL.

Faisant suite à un article de Wired qui retrace la transparence dans la gestion financière, de Roosevelt, l’inventeur de la SEC (l’équivalent américain de la Commission des Opérations de Bourse) aux technologies les plus contemporaines, Bernard nous fait un rapide topo sur les promesses et les challenges que le XBRL aura à relever.

Pour cela, il est allé passer deux jours à la XBLR US National Conference à New York, un lieu qui a concentré les plus geeks des experts financiers (ou les plus financiers des geeks). Peu de personnes y aurait survécu (faut vraiment aimer la compta), mais il l’a fait et en revient avec un petit topo indispensable.

XBRL, qu’est ce que c’est ?

Voici quelques concepts tournant autour du XBRL et des liens pour ceux qui souhaitent en savoir plus.

  • XBRL est l’acronyme de eXtensible Business Reporting Language.
  • C’est un standard ouvert basé sur le XML, créé par un comptable du nom de Charlie Hoffman. Pour en savoir plus, c’est ici.
  • Si vous tagguez quelque chose de façon cohérente et consistante, des logiciels pourront plus facilement analyser vos données et en ressortir des informations utiles. Oui, cela ressemble à du web sémantique, et nous savons tous que l’on a à faire au problème de l’œuf et de la poule (pas assez de contenu taggué pour le moment ce qui fait qu’il n’y a pas d’incentive a créer des logiciels, etc). Mais imaginez un standard du web sémantique dont les gouvernements imposeraient l’usage.
  • XBRL a fait la Une quand la SEC a exigé que les entreprises cotées publient leurs résultats financiers en utilisant le XBRL (en commençant par les sociétés dont la valorisation dépassait 5 milliard de dollars). C’était il y a déjà deux trimestres, ce qui fait que l’on commence a avoir de l’expérience et du recul avec cette technologie.
  • Le XBRL marche bien plus fort encore dans certains pays comme le Japon, les Pays Bas, ou l’Australie, où il est utilisé pour standardiser et simplifier les déclaration aux différentes instance de régulation du gouvernement. En Angleterre, les sociétés déclarent leurs impôts en utilisant le XBRL.
  • Il y a un tag Twitter pour suivre les conversation qui est… surprise : #xbrl

Pourquoi le XBRL pourrait être révolutionnaire

La meilleure analogie que l’on peut trouver au XBRL sont les codes barres dans la distribution. L’analogie marche parce que cela va prendre un certain temps à arriver, mais quand cela va arriver, tout va changer. Imaginez chaque chiffre issu d’un quelconque document financier accompagné d’un tag standardisé indiquant à un ordinateur ce qu’il signifie.

Voici les implications révolutionnaires du XBRL


Il y a un an, le système financier a fait une crise cardiaque.
Beaucoup de gens ont été effrayé. Le patient déambule désormais dans les couloirs de l’hôpital et esquisse de temps à autre un sourire, mais la plupart des médecins s’accordent à dire que sa santé est précaire. Cette crise cardiaque nous a tous affecté.

La transparence radicale, qui consiste à mettre en lumière ces actifs financiers toxiques, et les montages financier précaires, est le meilleur remède à long terme (c’est ce qui avait poussé Roosevelt, au lendemain de la crise de 29, a créer la SEC).

Le XBRL, accompagné d’une volonté politique, est la clé de cette transparence radicale.

Les investisseurs de base ne font plus confiance à la bourse. Cela ressemble de plus en plus à un casino dont les dés seraient pipés. C’est mauvais pour tous les acteurs de l’économie et il est impératif que les investisseurs retrouvent leur confiance dans les chiffres que leur donne le marché, afin d’investir à nouveau dans des entreprises qui ont un potentiel de croissance.

Les investissements dans les entreprises cotés permettent de créer des emplois, de la valeur pour les actionnaires, etc. C’est ainsi que les marchés sont censés marcher, et certains idéalistes s’imaginent qu’ils pourraient marcher ainsi à l’avenir.

Madame Michu doit pour cela avoir accès à des outils d’analyse qui sont pour l’instant réservés aux traders de Wall Street, et elle doit avoir confiance dans les chiffres qu’on lui donne. Les investisseurs privés doivent avoir accès à des analystes indépendants dont les marges doivent être transparente. XBRL peut jouer là un rôle important.

Le coût du dépôt des comptes pour une société est très élevé. C’est une taxe cachée sur l’emploi (sauf pour les comptables). Le temps et l’argent nécessaire pour cela pourrait être utilisé de façon plus intelligente. Si les agences gouvernementales s’entendaient pour utiliser le XBRL, ces coûts chuteraient de façon radicale. C’est le cas aujourd’hui en Australie et aux Pays Bas, qui réduisent ainsi de façon significative les charges des entreprises privés.

Il y a une différence énorme entre les rapports financiers fait aux investisseurs, à l’état, et en interne. Le troisième type de rapport est ce qui gère les affaires courantes, il est fait avec les outils de ‘business intelligence’, des outil de MIS, ainsi que des tableaux de bord utilisés par les managers au jour le jour. Imaginez qu’un ensemble de chiffres pilote les trois rapports de façon automatique. Nous en sommes très loin, mais les marchands de solutions XBRL sont en train de créer tout le nécessaire pour transformer cela en réalité.

La réalité aujourd’hui

La conférence sur le XBRL s’est limitée à l’état de l’art aux Etats Unis, et l’analyse que nous vous proposons se limite à ce territoire.

Les grandes entreprises fournissent leurs rapports à la SEC au format XBRL. Rien de surprenant, elles n’ont pas vraiment le choix.

Elle dépensent, du coup, beaucoup d’argent pour préparer ces rapports au format XBRL, achètent des outils pour cela et outsourcent une partie de ce travail. Certaines sont enthousiastes, anticipant de multiples retours sur investissements, d’autre le font par obligation.

Ce n’est certainement pas la meilleure année pour faire des investissements avec un ROI qui reste à prouver, c’est sûr, c’est même le principal problème. Le ROI n’est pas clair, et il est quoi qu’il en soit lointain, or la plupart des décideurs sont très portés sur le court terme en ce moment.

Le ROI est incertain parce que les investisseurs n’utilisent par le XBRL de façon efficace pour l’instant. Là encore, c’est le problème de l’œuf et de la poule. Il n’y a pas encore suffisamment de données au format XBRL pour faire des analyses sérieuses à l’aide du XBRL.

Beaucoup de marchés, en particulier dans les NTIC, font face au problème de l’œuf et de la poule. Celui ci est cependant plus facile à résoudre car, dans une certaine mesure, la SEC vient d’ordonner aux poules de pondre.

Ce que le futur nous réserve

Le futur est toujours incertain, mais dans ce cas, on peut prédire plusieurs chose avec une probabilité assez certaine.

  1. De plus en plus de sociétés fourniront leur rapports au format XBRL, parce qu’elle sont obligées de le faire. Les vendeurs de solutions XBRL trouveront des solutions pour les aider au meilleur cout et d’une façon de plus en plus efficace.
  2. Le XBRL sera utilisé sur le marché des MBS (Mortage-Backed Securities), ce sont des titres hypothécaires, des valeurs immobilières adossées à des actifs, c’est sur ce marché que se trouvent les actifs toxiques qui ont provoqué la crise que nous connaissons. Les technologies sont disponibles, et la volonté politique, aux Etats Unis, est là.
  3. le XBRL sera utilisé sur les marchés obligataires pour permettre de nouvelles formes de notation de crédit, car les agences chargés de faire ces notation ont clairement été défaillantes, et le gouvernement américain a clairement l’intention d’y remédier.

Ce qui reste à éclaircir

  1. Quels nouveaux mécanismes, vendeurs, logiciels, outils et services vont émerger pour rendre ces données utiles pour les investisseurs, les particulier et les institutionnels ?
  2. Comment cela va-t-il impacter le marché des système de Business Intelligence, qui explose avec déjà plus de 8,8 milliards de dollars de chiffre d’affaire ?
  3. Que se passera-t-il quand le gouvernement américain poussera à plus de transparence en utilisant le XBRL comme levier ? L’obligation faite par la SEC est une première étape importante, mais d’autres pays sont encore plus avancés que les Etats Unis en ce qui concerne l’adoption de XBRL. L’administration Obama pousse de plus en plus le concept de transparence à travers Data.gov ainsi qu’avec d’autres initiatives, et nous pouvons nous attendre à des avancées significative dans ce domaine. Ceci dit, rien n’est clair pour l’instant.

Ce que cela dessine pour l’avenir du capitalisme

Certains pays se mettent à cette nouvelle technologie, qui poussera leurs économies à une plus grande transparence : les Pays Bas, l’Angleterre, l’Australie, les Etats Unis… A terme, leur économie attirera plus d’investissement, la transparence étant un argument de poids pour rassurer les investisseurs.

D’autres pays prendrons le train en marche, et ce retard en terme de technologie, plus encore que pour l’adoption d’autres technologies, se paiera comptant en terme de croissance et d’investissements.

On peut également imaginer qu’en cas de crise, une économie qui aurai adopté de telles technologies pourrait plus facilement et plus rapidement assainir son économie que d’autres. Dominique Strauss Khan, le patron du FMI, rappelait il y a peu qu’à ses yeux une bonne partie des actifs toxiques détenus par les banques n’avaient pas encore fait surface. Si dans une future crise, certains pays purgeaient leurs problèmes en quelques mois et d’autres, comme c’est le cas aujourd’hui, en quelques années, les conséquences d’une crise financière globale comme celle que l’on vient de connaitre seraient très différentes d’un pays à l’autre. Le XBRL serait un élément clé de la reprise.

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4 commentaires pour cet article

  1. Nicolas Cynober

    Sujet abso­lu­ment pas­sio­nant! Il y a d’ailleurs un rapro­che­ment en cours entre XBRL et RDF, ce qui ferait poten­tiel­le­ment ren­trer une grande quan­tité de don­nées finan­cières dans le LinkedData. Les béné­fices d’une plus grande adop­tion d’XBRL sont nom­breux et quand on connait les besoins/budgets de la finance dans le data-mining, on se dit qu’il doit y avoir de bien belles oppor­tu­ni­tés der­rière tout ça ;)

  2. Dominique Rabeuf

    Plus géné­ra­le­ment en matière de for­ma­li­sa­tion aux USA http://www.niem.gov/
    L’Europe est très loin de ce type de démarche (sauf cas par­ti­cu­lier)
    En France nous sommes au niveau de la pitre­rie administrative

    Il s’agit de conve­nir d’enregistrer des don­nées sui­vant des sché­mas for­mels (XML Schéma)
    Les don­nées peuvent être comptables/financières dans le cas XBRL
    Les don­nées peuvent être des nomen­cla­tures, des inventaires

    C’est une démarche nor­ma­tive neutre visant à la trans­pa­rence dans le cas des finances entre acteurs finan­ciers et orga­nismes régu­la­teurs ou gouvernementaux.

    On évitera beau­coup de contro­verses dès lors que chaque entité auto­ri­sée dis­po­sera d’informations iden­tiques enre­gis­trées sous un modèle commun.

    Progressivement toute entité (indi­vidu — entre­prise — état) en situa­tion de com­mu­niquer avec les USA devra suivre des pro­cé­dures for­ma­li­sées selon les stan­dards établis par le NIEM

    En français: Modèle National des échanges d’informations

    Une démarche ana­logue serait la bien­ve­nue en France qui croule sous l’opacité admi­nis­tra­tive tant dans le public que le privé

    /Quels nou­veaux méca­nismes, ven­deurs, logi­ciels, outils et ser­vices vont émer­ger pour rendre ces don­nées utiles pour les inves­tis­seurs, les par­ti­cu­liers et les ins­ti­tu­tion­nels ?
    Comment cela va-t-il impac­ter le mar­ché des sys­tème de Business Intelligence, qui explose avec déjà plus de 8,8 mil­liards de dol­lars de chiffre d’affaire ?/

    L’outillage de base est là: http://www.w3.org/XML/ il est libre de droits d’accès
    Les méthodes et logi­ciels émergent depuis quelques années.
    Il y a des solu­tions en sources ouvertes et libres de droits et d’autres en licence payante. Elles mettent un soin par­ti­cu­lier à res­pec­ter les stan­dards du W3C

    Le mar­ché du logi­ciel au des­sus de ces nou­velles pra­tiques est poten­tiel­le­ment énorme
    Les géants des bases de don­nées sont en ordre de bataille (Oracle — IBM — Microsoft — EMC et bien d’autres)

    D’autres émergent comme Mark Logic et eXist
    Reste à inves­tir intel­lec­tuel­le­ment car c’est un chan­ge­ment radi­cal de méthode qui ne concerne pas que les pro­gram­meurs des sys­tèmes d’informations.
    XML est quasi inconnu en France et très peu ensei­gné dans les écoles et universités.

    Aux USA les poids lourds de l’administration (orga­nismes publics ou non) sont en route.
    En Grande Bretagne les assu­reurs s’y mettent.

    Ce n’est pas si dif­fi­cile que cela, bien moins com­pliqué que le fatras actuels des appli­ca­tions mons­trueuses très coû­teuses à mettre en place et à faire évoluer.

    Une appli­ca­tion XML contient dix fois moins de code qu’une appli­ca­tion clas­sique.
    Elle est modu­laire et exten­sible. L’utilisateur final a plus de pos­si­bi­li­tés et de richesses d’utilisations concrètes.

  3. Romain

    Le sujet est très inté­res­sant et vu les mon­tants en jeu, ce ne serait pas éton­nant en effet que le XBRL soit l’un des pre­miers lan­gage séman­tique lar­ge­ment uti­lisé !
    Au pas­sage, il y a une petite coquille, la COB n’existe plus, elle a été rem­pal­cée par l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) depuis 2003 ;)

  4. Goratchick

    L’association XBRL France est très active sur le sujet. De nom­breux projets basés sur ce lan­gage ont vu et voient le jour en France et en Europe. Sur notre ter­ri­toire, nous pou­vons citer le projet de dépôts des comptes sociaux en XBRL sur le nou­veau por­tail d’Infogreffe, http://www.i-greffes.fr ainsi que le projet SURFI élaboré par la Commission ban­caire et à des­ti­na­tion de l’ensemble des établis­se­ments financiers. 

    Pour davan­tage d’informations sur ces projets au niveau de la France, vous pou­vez consul­ter le site de l’association XBRL France où l’ensemble des projets sont détaillés: http://www.xbrl.fr.

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