Deux candidats se profilent à l’horizon pour reprendre Le Post, l’un des plus gros succès d’audience des “pure players” de la presse Française : le choix de la raison, et le choix de l’ambition.
La raison
La raison, incarnée par Rentabiliweb, c’est de céder le bébé à un acteur susceptible de le monétiser de la façon la plus efficace possible. La monétisation, c’est la compétence clé de Rentabiliweb, et la promesse d’en faire quelque chose de rapidement rentable est crédible, d’autant que Le Post d’aujourd’hui n’innove pas particulièrement en matière de monétisation, et que la marge est du coup assez grande. C’est un choix raisonnable, mais sur le court terme.
OhMyNews, le site de référence Coréen du journalisme participatif, donne de son coté des signes de faiblesses, et on peut raisonnablement penser qu’à terme, même avec un passage par la rentabilité, Le Post pourrait aisément se retrouver dans une situation similaire. Du point de vue d’un investisseur, il suffirait de revendre avant de se retrouver dans cette situation critique que connais le grand frère Coréen, le choix est donc financièrement raisonnable, mais les chances de construire quelque chose de pérenne et de durable sont plus incertaines.
S’il est une chose que l’on peut conclure de l’aventure d’OhMyNews, avec toute la prudence qu’il convient d’ajouter quand on transpose un modèle venu de l’autre bout du monde, en particulier d’un pays en avance de dix ans en termes d’usages internet sur nous, c’est que le journalisme participatif en pure player ne semble pas suffire pour faire une entreprise de presse péreine.
OhMyNews a su innover, mais une fois son modèle trouvé, il a cessé de le faire et de toutes évidences, la presse est désormais condamnée à l’innovation permanente, comme toute entreprise reposant sur les technologies, ainsi que sur les usages de la technologie.
L’ambition
Le duo Jacques Rosselin et Pierre Bergé (full disclosure : Jacques Rosselin est un ami) est plus amusant, plus excitant, et certainement plus innovant.
Rosselin est un patron de presse avec derrière lui autant de succès que d’échecs, soit une accumulation d’expérience impressionnante. Il maitrise le ‘web to print’, ‘beta testé’ avec Vendredi. Le ‘web to print’ désigne un process éditorial et technologique consistant à transformer un contenu web en papier journal. Cela peut sembler curieux à première vue pour les plus jeunes, mais dans un pays qui compte l’une des populations les moins connectée d’Europe, et où plusieurs générations sont encore très loin de consommer de l’information sur le web, le procédé permet d’étendre considérablement la portée d’une information jusqu’ici confinée à l’écran d’un PC.
L’audience actuelle du Post est plutôt jeune, y adosser une édition papier toucherait – à priori – un public plus âgé, les deux publics pourraient dès lors éviter de cannibaliser le modèle économique de l’ensemble, comme c’est le cas avec les sites web de la presse traditionnelle. Il ne reste qu’à séduire les anciennes générations avec les contenus du Post, rien d’impossible à priori. OhMyNews a d’ailleur récemment expérimenté le web to print, mais dans un paysage Coréen où l’ensemble des générations est connecté de façon frénétique à internet, les résultats ne sont à priori pas comparables.
Autre dimension promise par le web to print, la possibilité d’attaquer une forteresse jusqu’ici assez peu touchée par le phénomène internet : la presse régionale (pas forcément quotidienne). Cette dernière repose déjà depuis longtemps sur des correspondants locaux, et fait déjà, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, du journalisme participatif.
Avec des méthodes bien plus modernes de gestion d’une communauté de contributeurs, et des procédés modernes pour faire de tout cela des journaux papiers, la presse locale pourrait voir pointer le nez d’internet qui cause tant de dégâts aux tirage des grands quotidiens nationaux (notez que tout cela n’est que pure spéculation de ma part et ne résulte pas de confessions recueillies auprès de Jacques Rosselin, que ce soit sous la torture ou sous l’effet de l’alcool).
On peut de la même façon imaginer des édition encore plus locales : Lilles, Nantes, Plougastel, pourraient demain voir apparaitre via Le Post leur quotidien ou leur hebdomadaire (d’accord, Plougastel, c’est pas évident). Une édition locale devient, outre un problème classique d’imprimerie et de distribution, une affaire de community management. Nul doute que Le Post est mieux armé pour cela que la PQR.
La forteresse de la PQR est à prendre, et que Le Post agrémenté de “web to print” pourrait bien faire trembler ses murs.
Pierre Bergé, de son coté, a une longue histoire avec les média, la plupart du temps aux cotés de Jacques Rosselin : Courrier International, Globe Hebdo, CanalWeb, Antennes Locales, Vendredi et plus récemment une participation dans Libération. Là aussi un mélange de succès disruptifs (Courrier International) et d’échecs (CanalWeb)… Là encore, un gage d’expérience, mais aussi un gage de fidélité entre les deux hommes, qui assure que le duo ne se séparera pas à la première engueulade.
Pierre Bergé complète le duo avec bien plus qu’un carnet de chèque. Engagé politiquement, il a récemment pris ses distances avec Ségolène Royal, mais n’a certainement pas pour autant renoncé à ses idées et ses convictions. Quoi de mieux qu’un organe de presse pour les porter ?
Or sur ce terrain, le champ est pour ainsi dire libre. Libération n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, avec un tirage confidentiel, Le Monde n’est plus un journal de gauche depuis fort longtemps, au point que le Figaro en soit devenu une alternative crédible, il n’existe plus pour ainsi dire de presse d’opposition (j’aimerais de ‘de gauche’ mais je ne suis plus vraiment sûr de ce que cela signifie). Le marché de l’opposition reprend qui plus est des couleurs, et les journaux et hebdomadaires qui s’y ruent ont perdu ces dernières années toute crédibilité. La voie est libre pour un grand journal populaire d’opposition : personne pour lui barrer la route ou même lui opposer une quelconque concurrence.
Reste que cette hypothèse, même si elle a le mérite de dessiner quelque chose qui pourrait s’inscrire durablement dans le paysage médiatique Français, est bien plus ambitieuse, et du coup bien plus difficile à transformer en réalité, qu’un simple coup financier consistant à rentabiliser au plus vite pour revendre l’ensemble avec une confortable plus value.
L’opposition va-t-elle cesser d’être un monopole d’internet ?
Un quatrième personnage pourrait s’inviter à la table des négociations : Lagardère. Ami de toujours du président, il dispose d’un droit de regard en tant qu’actionnaire du Post, et va devoir trancher entre la possibilité de faire naitre en France une presse papier d’opposition et celle, au contraire, de couper court à ces velléités.
Une décision difficile, car empêcher une presse d’opposition de voir le jour revient à donner plus d’importance et de poids politique à ‘internet’ et son méandre incontrôlable de réseaux sociaux, qui ces derniers temps ont démontré leur capacité à imposer leur agenda à la presse traditionnelle et aux politiques. Un dilemme cornélien.
La suite au prochain numéro : la décision devrait être connue dans le courant de la semaine.
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01 décembre 2009 à 14:07
Du coup il manque Wikio qui vient de se porter candidat officiellement via le blog de Pierre Chappaz.
01 décembre 2009 à 14:11
Mise à jour indispensable : Pierre Chappaz, avec Wikio, intéressé à son tour.
Voilà qui change la donne… en particulier sur une option full web.
http://www.kelblog.com/2009/12/wikio-candidat-au-rachat-de-le-post.html
01 décembre 2009 à 14:13
Ca m’avait échappé ! Preuve est faite que le collaboratif marche bien ;-)
01 décembre 2009 à 14:44
Belle vision et beaux scénarios en perspective pour les futurs repreneurs du Post.
La marque est forte, bénéficie d’une certaine puissance avec 3.2M VU mensuels, et est mal monétisée.
Le papier est une stratégie à tenter, mais certainement pas sous forme journalière.
L’idéal serait hebdomadaire avec des déclinaisons locales.
Après, la stratégie qui consiste à occuper le terrain laissé libre par la PQR et s’engouffrer dans la brèche locale est tout à fait jouable. Cela permettrait de mieux monétiser les contenus dont une bonne partie est déjà géo localisée, et adresser un tout autre lectorat que celui habituel de lepost.
Par contre, faire payer des annonceurs locaux pour être visibles sur lepost, c’est une vraie évangélisation.
Une vraie voie d’ouverture sur ce point serait de coupler lepost avec un réseau de diffusion de l’information hyperlocal comme le réseau ProXiti. (#autopromo)
Je ne commenterai pas la voie politique que Fabrice a évoqué, mais il me semble que pour bien faire du local c’est une voie trop glissante.
Ceci dit, combien peut valoir lepost qui ne génère apparemment que des pertes à hauteur de 1.6M€ / an ?
01 décembre 2009 à 15:13
Oh my god! Mais en changeant de catégorie cesseront-ils pour autant de piller les sites pro et les dépêches AFP ?
01 décembre 2009 à 16:07
les Echos parlent de 3 candidats (hors chappaz). Tu fais quoi du 3ème donc ?… Il semble que tout ton raisonnement s’écroule sans la connaissance de ce 3ème qui ne semble pas être dans l’effet d’annonce.
01 décembre 2009 à 16:39
Rentabiliweb, rosselin et bergé, ca fait 3 ;)
01 décembre 2009 à 17:38
@Fabrice @Mry Le troisième est indiqué comme étant un “fonds d’investissment”. Voir donc avec @empaquette, ou Benoît Raphael.
01 décembre 2009 à 18:35
Je crois bien que le fond d’investissement, c’est aussi rentabiliweb.
01 décembre 2009 à 19:05
Presse d’opposition ou presse de gauche ? Il faudra choisir car la nuance est de taille, et il me semble que cette option ne figure pas dans l’ADN de Lagardère, mais je peux me tromper.
01 décembre 2009 à 21:56
Enikao, Fabrice… vous êtes glacés (comme dans le jeu “je chauffe ou pas ?”)…
02 décembre 2009 à 1:09
@mry Sur le repreneur ? sur la stratégie ?? T’es obligé d’en dire plus là ;-)
02 décembre 2009 à 10:30
@Eric & @fabrice Presse d’opposition n’est pas du tout presse de gauche, hélas !
Pas du tout convaincu que Lepost survive comme un site de gauche.
J’avais été frappé (il y a un an) par l’affinité de son audience avec les sites de gauche et la droite. Je suis retourné sur google trend for website. L’affinité est maintenant plus gauche qu’elle l’a été. Peut-être l’effet du post suivant le buzz avec les dernières bourdes sarko. Cependant, l’ADN introduit pas Raphael c’est assez gauche droite et même légèrement “France profonde”, d’où les sujets faits divers, l’info locale (moins présente actuellement)
J’ai des copies d’écran il y a un an montrant l’affinité de l’audience du post avec les sites aussi bien à droite qu’à gauche.
J’ai de forts doutes que Bergé et Rosselin (qui a toute ma sympathie) se salisse avec fdesouche et autres sites d’extrême droite.
02 décembre 2009 à 11:11
disons d’opposition alors, ca correspond à la fois aux positions de Rosselin et Bergé, et c’est porteur d’un point de vue marketing ;-)
02 décembre 2009 à 11:55
Daniel Schneidermann fait une analyse du problème lié à la monétisation du Post assez interessante, qui fait plutôt douter des chances de succès de Rentabiliweb…
http://www.lemondedublog.com/2009/12/quel-avenir-pour-le-post.php
04 décembre 2009 à 15:08
Juste une petite question. Comment le papier peut-il être l’avenir de quoi que ce soit ? Je pense très franchement que le support papier est voué à disparaître d’ici très peu de temps…
04 décembre 2009 à 16:39
@julien
Le calcul est simple : les ‘vieux’/senior sont très peu connectés au web, et leurs usages assez modestes, il y a un espoir que cela évolue dans le bon sens, mais il ne faut pas réver. Donc dans les 20/30 prochaines années, on aura encore en France beaucoup de personne pour qui le papier est un mode d’acquisition de l’information habituel.
Ajoute a cela que la France est démographiquement très âgée, la ‘génération 68′/baby boomer représente une large part de la population (un marché finalement énorme pour de l’info sous forme de papier).
Au final, même si je te rejoint sur le fait que l’info sur papier est un truc appelé à disparaitre, je pense que le temps pour cela va représenter une génération, grosso modo 20 ans, ce qui laisse le temps de s’appuyer dessus pour lancer un gros média, quitte à changer de stratégie dans 15 ans…
Même avec les tablets et autres eBooks qui vont sortir d’ici peu, je doute fort que l’on change les habitudes des 60 ans et plus, et il y en a plein…
13 décembre 2009 à 16:50
Je ne sais pas, je ne vais pratiquement jamais sur le Post.fr…
Depuis deux années à traîner sur le Web français, le côté “croustillante controverse” (mais un peu creuse) m’intéresse moins où alors il faudrait qu’elle soit éditorialisée et correctement mise en scène.
Bref, il y a un énorme travail d’enrichissement éditorial en prévision à produire sur le Post.fr pour trouver un modèle économique pérenne, car je doute de l’implication de son audience étant donné l’extrême minceur de sa valeur ajoutée (thin value).