Facebook comme bac à sable

yann-lerouxYann Leroux est psychologue et psychanalyste. Lorsqu’il ne travaille pas au CMPP de Périgueux où a son cabinet de Gradignan, on peut le trouver sur Azeroth, Twitter ou Facebook.
Sa première rencontre avec les matières numériques avait la forme d’un ZX-81.  De Usenet au Web ², il tente de comprendre ce que nous jouons avec les matières numériques et comment elles se jouent de nous : en quoi peuvent elles être des aides ou des obstacles au travail de pensée, qu’il soit individuel ou collectif .
Il travaille actuellement à une thèse de psychologie sur les dynamiques de groupe en ligne sous la direction de Serge Tisseron.
Il tient plusieurs blogues dont Psy et Geek.

Facebook vient d’annoncer un changement dans le fonctionnement du site : les informations du profil, les commentaires que l’on peut faire, les groupes et les fan pages sont désormais des informations accessibles à tous.

D’une certaine manière, Facebook met fin à une hypocrisie : nous savons tous qu’un réseau social n’est pas le meilleur endroit pour garder des choses privées ; nous savons tous qu’il est aberrant de confier son intimité à un tiers ; nous savons tous également la volatilité des matières numériques. A partir du moment ou quelque chose accède à l’existence numérique, il est pratiquement impossible de garantir que son accès restera limité.

A l’heure du Web Square et à la veille de l’internet des objets, il est assez facile de prévoir que la projection de nos vies dans l’espace numérique ne va faire que croitre et qu’il arrivera un moment ou les deux espaces seront équivalents en termes d’importance.

Nous nous sommes longtemps comportés vis-à-vis de Facebook comme des enfants gâtés, exigant de lui qu’il se comporte conformément à nos désirs. Nous nous sommes enivrés aux chants de « We are the Web » et autres glorifications de la Sagesse des Foules. Nous nous sommes félicités de l’Internet comme lieu de la Démocratie Directe, comme Grand Magasin ou comme Bibliothèque Universelle.

C’est une fiction qu’il est tentant de croire : elle donne un semblant de corps aux fantasmes les plus anciens. L’ubiquité, la toute puissance, l’unité enfin accomplie, la victoire  contre les instances parentales, la liberté enfin retrouvée, le contact permanent avec les « bons » objets… Mais Facebook est juste un bac à sable et les châteaux de sable que nous y construisons ne nous appartiennent pas. Tout ce que nous y produisons est tributaire des outils que Facebook nous donne.

C’est tout de même un bac à sable important puisqu’il est un des lieux dans lequel nous apprenons collectivement, et individuellement, à vivre avec les flux d’informations que nous générons.

Les joueurs de jeux massivement multi joueurs comme World of Warcraft savent que rien de ce qui se produit dans le jeu ne leur appartient pas. Cela va des objets qu’ils construisent à leurs personnages, et même jusqu’aux histoires qu’ils auraient pu mettre en scène pendant le jeu. Cela n’est pas sans poser quelques questions, car l’existence de mondes entiers dépend d’un éditeur. Mario Gérosa

Nous savons au moins depuis Mauss et Goffman que tout est construction sociale. Même ce que nous considérons comme des fonctions biologiques – nager, marcher, manger, déféquer même – sont des constructions sociales. Nous sommes des êtres sociaux jusque dans notre intimité !

L’internet donne à tout cela une visibilité. Il faut se souvenir que l’Internet est avant tout un espace d’écriture : tout ce qui s’y produit y laisse une trace. Les sites de réseau sociaux ont utilisé cette propriété avec le succès que l’on sait : créer un lien ou le détruire, mettre en ligne un média, commenter quelque chose, écouter de la musique, mettre en favori une vidéo… deviennent des événements jetés à nos appétits

On se souvient de Michel de Certeau pour qui les déambulations de la foule dans l’espace urbain dessinait des tropes de langage. Jour après jour, pas après pas, la foule crée des raccourcis, des « métaphores piétonnières » . C’est là une façon collective de s’approprier un espace.

Que l’on s’entende : je ne suis pas un prosélyte de la transparence. Je sais le besoin pour chacun d’avoir un espace ou l’on ne peut accéder que sur invitation, un espace ou l’autre n’a pas accès. Dans la conversation banale, il est des sujets qui sont nécessairement exclus : parler d’une chose, c’est faire le silence sur toutes les autres choses dont on pourrait parler. Au niveau collectif, l’information n’est pas vertueuse en soi : elle doit être interprétée.

Facebook justifie sa décision en mettant en avant que les usages en matière de vie privée ont changé.  Il est vrai que l’internet en général et les sites de réseau sociaux en particulier ont bouleversé en quelques années ce qui était considéré comme privé.


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6 commentaires pour cet article

  1. clarinette02

    « ..Facebook est juste un bac à sable et les châteaux de sable que nous y construisons ne nous appartiennent pas ».
    Internet une zone de non-droit?
    Je rebondis. On aurait pu l’envisager mais nos dirigeants politiques ne l’entendent de cette oreille. Le droit transperce et tente d’organiser cette nouvelle frontiere.
    L’hmain a exploiter la terre, la loi l’a organisee, L’humain a exploite la mer, la loi l’a organisee, puis le ciel puis l’espace puis l’irrel. Le monde digital n’a pas su d’avantage resister a la dictature du droit.
    Rien de nouveau sous le soleil, une nouvelle frontiere percee, de nouvelles regles a trouver, comme dans les autres spheres, la loi ne sera jamais parfaite mais elle instituera un certain ordre dans la balance.
    L’image que je propose est celle de nos routes avant la democratisation de l’automobile. Tant qu’il n’y a eu que des conducteurs privilegies, tout allait bien. C’est lorsqu’elle l’industrie a permis la democratisation de l’automobile que les routes ont connu le cahos jusqu’a ce qu’un code de la route soit etabli.

    cela dit,j’aime beaucoup cette analogie du bac a sable.
    1- l’enfant y joue, apprend a manier les outils, y socialise,
    2- il est sous la surveillance des adultes, ses propres gardiens mais aussi sous l’oeil d’autres adultes qui pouront le secourir en cas de besoin, jusqu’a ce que progressivement il puisse s’en affranchir.

    Dans les reseaux sociaux, en revanche, on a encore besoin de trouver les regles qui s’adaptent. Quand je dis regles, je ne refere pas necessairement a des lois etatiques car ca peut-etre aussi des accords concertes entre les parties avec plus de souplesse, pouvant mieux sadapter a l’evolution rapide des nouvelles technologies.
    1- l’enfant ou le neophite a acces a internet sans accompagnement ni preparation;
    2- sur internet chacun peut pretendre etre qui il veut. Amis ou ennemis se confondent;
    3- il n’y a pas que des chateaux de sable sur internet les aires de jeux sont confondus;
    3- le bac a sable est un immense domaine qui rejoint les quatre coins du glob;
    Le droit est immense, ses potentiels le sont aussi, tant en bien qu’en mal.
    4- la portee de diffusion du message est incomparable a aucun autre media pre-existant,
    5- la vitesse de diffusion est quasi-instantanee;
    6- le temps de reflexion n’est plus imposee;
    7- le droit de l’oubli ou le droit de retractation est quasi-inexistant.
    8 – le dommage cause peut-etre bien plus profond.

    Je pense la au domage cause a la reputation, la pedophilie, le ‘cyberbullying’ qui a un effet devastateur et aggrave sur le net.

    Pour revenir au point particulier du droit a l’intimite, je considere que le respect de l’individu et de la dignite humaine justifient que du moins, les plus vulnerables, les jeunes et les moins experimentes meme moins jeunes, beneficient d’une plus grande protection.
    Je ne considere pas le ‘filtering’ ou la censure comme moyens efficaces de protection.
    Le meilleur filtre est celui qui se trouve entre les deux oreilles, c’est le discernement et le jugement.
    Pour cela, il faut passer par l’education.
    Les internautes doivent savoir ce qui est fait de leurs informations collectees. Les directives europeennes sont tres claires sur ce point:(Eight Data Protection Principles). Selon qu’il sagit ou non d’une donnee privee sensible, il faut obtenir le consentement tacite ou expresse de l’usager pour collecter ses donnees.
    Le droit existe, nous ne perdons pas notre droit a la privee pour la simple raison que nous sommes sur internet. Nous conservons notre droit de control sur la diffusion de notre information. Ce qui a evolue, c’est la dichotomie traditionnelle qui existait entre la sphere publique et la sphere privee. Il demeure le desir de maintenir privee des informations divulguees dans la sphere de l’internet.
    C’est qui est poste sur internet y est pour la posterite, ce qui appartient a son auteur ce n’est pas simplement son copyright mais aussi son droit de controle sur sa diffusion.

  2. clarinette02

    Mieux que toute explication tehorique, voici des cas concrets trouves parmis les tweets postes aujourdhui sur l’exploitation des informations revelees sur les SNSs -
    Pendant qu’on joue dans le bac a sable les cameras surveillent :

    1 – Privacy Violations by Facebook Employees
    http://www.schneier.com/blog/archives/2010/01/privacy_violati.html
    2 – Mom Questioned for Posting Photo of Baby Smoking on Facebook – http://bit.ly/71pV6u
    3- Do Facebook Application Settings Put Users At Risk? http://bit.ly/6lXO8u
    4- Social Networking: Your Key to Easy Credit? http://www.cnbc.com/id/34843251/
    5- Man arrested under Terrorism Act for Doncaster airport Twitter joke http://tinyurl.com/y8t227t
    Des cas plus anciens et donc plus longuement debattus:
    6 – Students’ trial by Facebook http://www.guardian.co.uk/media/2007/jul/17/digitalmedia.highereducation
    Des etudiants sanctionnes pour des faits postes sur des photos publies dans Facebook.
    7- Facebook Pics May Not Go Down Well With Your Insurance Provider! « The woman’s insurance company cut her health benefits, claiming she was healthy after seeing pictures of her smiling in bikini at the beach.  » http://www.medindia.net/news/Facebook-Pics-May-Not-Go-Down-Well-With-Your-Insurance-Provider-61302-1.htm
    CNBC: some organizations analyse consumer chatter over Twitter, FB and LinkedIn as part of their credit evaluation process.
    5PC Advisor: 3% of UK employers review the public profiles of job candidates before making a hire, 20% of UK employers say they have rejected candidates based on what they have found,
    Pour ajouter au debat:Do You Have Any Legal Right To Privacy For Information Stored Online? http://bit.ly/6VKN8g
    Social Networks Keep Privacy in the Closet http://www.technologyreview.com/web/22781/?a=f
    The FBI collected more than 2,000 phone records in violation of ECPA. http://tinyurl.com/yes37z7
    An open letter to Mark Zuckerberg -http://bit.ly/4T8qoj- Alexander van Elsas
    FBI Violated Electronic Communications Privacy Act http://bit.ly/8s8YeI
    A Hacker’s Guide to Privacy on Social Networks http://bit.ly/7USdp9
    Are we really a « nation of exhibitionists demanding privacy?  » WPost article also asks question: who owns the data? http://bit.ly/4PFbx1

  3. Yann Leroux

    De mon point de vue, le bac à sable n’est pas en dehors du droit. Je n’ai jamais pensé ni souhaité que le réseau soit un espace de non droit. Ce que je souhaite, c’est que le droit – et non Facebook, Twitter and Co – garantisse nos libertés.

    Le problème c’est que le législateur est plus poussé a faire de l’Internet un espace de surveillance qu’un espace de bienveillance. Nous sommes donc coincés entre les entreprises qui ne garantiront jamais que leurs profits, et les législateurs qui n’ont pas encore pris la mesure des changements apportées par le numérique. Aucune loi ne permettra jamais d’enfermer un contenu numérique. Aucun dispositif aussi coercitif soi-il n’empêchera qu’un objet numérique soit dupliqué et transmis. Ce que je crains, c’est que nous ayons deux types de citoyens : ceux qui ne connaitront de l’Internet que ce que des lois frileuses auront découpé dans le réseaux; ceux qui sont assez agiles pour en connaitre les autres aspects.

    Pour ce qui est du copyright, pouvons nous demander à ce que le réseau soit libre et nous comporter en entrepreneurs pour nos contenus. Le copyright a vécu, il nous faut inventer maintenant d’autres choses qui nous permettent de créer ensemble et de disposer ensemble des contenus numériques.

  4. Desirade

    Bac à sable ou Jardin d’essai. Une bonne amie étudiante au MIT disait qu’elle vivait dans une maternelle pour les grands.

  5. Berlu

    Nous sommes là encore confrontés au combat pédagogie vs sanction. Nous sommes dans une société de l’agir, un acte / une loi. Le système est schizophrène, ou en tout cas bien clivé, car au moment même où Monsieur Fillon veut un internet social avec des prix bas de manière à ce que tous est accès au web, on se retrouve avec des discours de la peur sur les dangers de l’internet, nouvelle zone de perdition de la jeune génération.

    La question du droit en général, et du droit d’auteur en particulier est très pertinente. De nouvelles conventions émergent du web, comme par exemple le fait de citer ses sources en indiquant le lien (linker), cela est très connu des bloggeurs. Peut être que tout bêtement il s’agit de respect et de responsabilité. Mais cela ne peut se faire qu’avec un accès à l’information et à une certaine pédagogie du web.

  6. yann

    Coquille ? c pas pluto le contraire ? : « Les joueurs de jeux massivement multi joueurs comme World of Warcraft savent que rien de ce qui se produit dans le jeu ne leur appartient pas. »

    ce qui voudrait sire qu’ils pensent que tout leur appartient?

    c pas le cas ds Anarchy Online ! ;-)

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