Le départ annoncé de Google de la Chine n’est il que la première étape d’une guerre d’un nouveau type, que le géant américain pourrait déclarer à la Chine, et plus généralement, aux pays qui censurent l’internet ?
C’est l’hypothèse que formule Ethan Zuckerman, le fondateur de Global Voices, une plateforme de blogs internationale prônant la liberté d’expression et la défense droits de l’homme et des libertés numériques (diclosure : nous sommes partenaires de Global Voices).
Hillary Clinton, ministre des affaires étrangères américaine, lors d’un discours fait au musée du journalisme à Washington la semaine dernière, annoncait l’arrivée d’un monde qui verra deux camps s’opposer, celui des pays qui censurent l’internet et le monde libre dont les Etats Unis se veulent le porte étendard, et l’idée de Zuckerman, formulée au lendemain de ces déclarations, est loin d’être idiote.
Le discours de la femme la plus puissante des Etats Unis fait suite à l’attaque par ce que l’on devine être la cyber-armée Chinoise des installations de Google, et fait écho aux annonces peu diplomatiques de Google à l’égard des autorités Chinoises.
Pour rappel, suite à une attaque sur ses serveurs que Google attribue, à demi mots, aux autorités chinoises, ce dernier a cessé de censurer son moteur de recherche Google.cn, s’exposant de facto à être bloqué par le gouvernement Chinois. Google a annoncé en parallèle son intention de se retirer du marché Chinois, de façon particulièrement bruyante. Avec des millions d’utilisateurs fidèles en Chine, la disparition de Google ne pourra que donner le sentiment à la population locale que les choses n’avancent pas dans le bon sens.
La première explication a d’abord été l’opportunité donnée à Google de se retirer d’un marché qu’il n’arrivait pas à dominer. Google est là bas second, et loin derrière Baidu, le moteur de recherche national. Le marché Chinois est par ailleurs très difficile à conquérir, et plusieurs rumeurs faisaient état de ces difficultés, couplées à de multiples coup bas portés tant par la concurrence que par l’administration locale.
Cette explication n’est pas pour autant contradictoire avec une seconde, avancée par Zuckerman, où Google, après avoir pactisé avec le Diable, reviendrait sur ses fondamentaux: “Don’t be Evil”.
Proposer à un très large public des outils de contournement de la censure n’est pas une chose aisée, des systèmes comme Tor, dont Google est d’ailleurs l’un des sponsors, n’ayant pas vocation à fournir à l’ensemble de la population Chinoise, Iranienne ou Tunisienne la possibilité de contourner la censure instaurée par les régimes en place. Issu d’une communauté open source, Tor s’avère efficace mais incapable de monter en charge au point de fournir ses services à des dizaines, voir des centaines de millions d’utilisateurs.
Il faut, pour proposer un tel outil, ajoute Zuckerman qui est spécialiste en la matière, disposer, entre autre, d’une très grande quantité d’adresses IP, afin de rendre leur filtrage difficile, de quantités incroyables de bande passante, et d’une capacité à fournir régulièrement de nouvelles adresses IP aux utilisateurs. Il faut bien sûr bien d’autres choses, mais ces trois points en particulier ne sont pas à la portée d’une petite entreprise ou d’une communauté open source telle celle qui a conçu Tor.
Google a les moyens de faire cela. Il a même des intérêts à le faire.
Back to the roots : don’t be evil
En terme de gestion de marque, Google a été très sévèrement critiqué lors de son arrivée en Chine, contrairement à Yahoo ou Microsoft. Il faut dire que ces deux derniers n’ont jamais prôné de valeurs morales comme baseline, et que les internautes, du coup, s’estimaient en droit de demander des comptes à Google. La marque a été assez affectée par l’affaire, et partout dans le monde, son image s’est clairement dégradé à partir de ce jour là.
Se poser en porte drapeau de la lutte contre la censure donnerai l’occasion à Google de redorer son blason.
Un plan de longue date ?
Google a déjà lancé un produit qui pourrait n’être en réalité que la première pièce d’un tel dispositif : un service de DNS, sorte d’aiguilleurs du ciel de l’internet, une pièce qui pourrait s’avérer maitresse pour un futur système de contournement de la censure.
Si cela s’avérait être le cas, l’incident Chinois apparaitrait alors comme un prétexte, le service de DNS de Google ayant été lancé avant l’attaque par la Chine sur ses installations.
Un deal avec le gouvernement américain ?
Menacé de démantèlement pour position monopolistique sur son marché, Google doit impérativement trouver un compromis avec le gouvernement américain.
Faire d’une société le bras armé d’une guerre froide électronique obligerait le gouvernement américain à conserver une société puissante, car celle-ci deviendrait la pièce maitresse d’un nouveau type de guerre froide qui est peut être en train de se jouer sous nos yeux.
Une sémantique guerrière
« Pearl Harbor Numérique », « monde libre », le vocabulaire utilisé par la secrétaire d’état américaine puise abondamment dans les références à deux guerres du XXe siècle.
La seconde guerre mondiale, tout d’abord, qui du point de vue américain, a commencé avec l’attaque de Pearl Harbor, qualifiée de lâche, qui a pris les américains par surprise (les points de vue des historiens varient à ce sujet, certains affirmant que J. Edgar Hoover était au courant de l’attaque et l’a laissé avoir lieu de façon délibérée afin d’obtenir un effet de choc nécessaire à l’approbation du peuple américain à une entrée en guerre de la nation).
Le monde libre, enfin, qui qualifiait le bloc de l’ouest lors de la période de guerre froide qui fit suite à la seconde guerre mondiale, et qui vit s’affronter deux idéologies, tout comme l’on voit se dessiner deux façons opposées de voir internet changer le monde moderne : un monde qui l’accepte et qui tire parti de sa capacité disruptive pour se réinventer, et un autre qui le rejette, le censure, cherche à lui imposer les règles du passé quitte, selon les mots d’Hillary Clinton, à “se couper des progrès du XXIe siècle”.
Un choix posé au monde
Autant la position de pays comme l’Iran, la Chine ou la Tunisie est parfaitement claire dans le monde que dessine la nouvelle doctrine américaine, autant beaucoup de pays se retrouvent désormais face à un choix. C’est le cas de plusieurs pays Européens, comme l’Espagne, l’Italie et la France, qui prenaient jusqu’ici en matière d’internet la même direction que la Chine, au point d’aller prendre des conseils auprès des autorités Chinoise en matière de régulation de l’internet.
http://www.dailymotion.com/videoxayvrnVoir les Etats-Unis comme sauveurs du monde libre serait aller bien vite en besogne et oublier que ceux-ci ont toujours su s’accommoder, si ce n’est sponsoriser, des dictatures étrangères pour peu que cela profite à leur économie et leur permettent de conserver, chez eux, une démocratie, mais toujours est-il que nous avons peut être assisté, à travers le discours prononcé au Newseum à Washington à un tournant dans l’histoire du XXIe siècle.
Une joute verbale
“Au final, ce conflit ne concerne pas seulement la liberté d’accès à l’information, il s’agit de savoir quel type de monde nous voulons, et dans quel monde nous voulons vivre, il s’agit de savoir si nous voulons vivre sur une planète avec un seul internet, une communauté globale, une base de connaissances commune, qui profite à chacun et nous unis, ou sur une planète fragmentée, où l’accès à l’information et aux opportunités [offertes par internet] est dépendant de l’endroit où vous vivez, et de la volonté des censeurs” déclarait Hillary Clinton, le 21 janvier dernier au musée du journalisme à Washington DC.
La réponse de son homologue Chinois, à travers le porte parole du ministre Chinois des affaire étrangère ne s’est pas fait attendre : “Ces déclarations [...] sont préjudiciables aux relations sino-américaines”, ajoutant que “l’internet chinois est ouvert”, et que “la Constitution chinoise protège la liberté d’expression des citoyens”.
En France, aucune déclaration officielle sur cette affaire n’a été faite pour l’instant, seul Frédéric Mitterrand, tout en prévenant de “l’intox” qui circule sur les blogs et regrettant l’anonymat qui y reigne (??), s’est dit “pour reguler le marché mais sans faire de contrainte excessive« .
Une demi mesure qui semble ne plus être de mise face aux Etats Unis.
Ici comme en Chine et dans tous les pays sur la planète, la Toile est devenue ces dernières années une plateforme importante pour l’expression du mécontentement social et politique, les internautes repoussant les limites imposées par leurs gouvernements.
(image CC de SEIU International)













25 janvier 2010 à 9:30
Je lis régulièrement votre bloc,
je ne sais pas si mon avis est partagé mais, j’ai l’impression que la tension monte… Tous les jours, un nouvel article vient nous décrire, nous affirmer que si on continue dans cette voie cela, ne peut que mal finir :(
25 janvier 2010 à 10:24
LOL !
En même temps, ACTA, ça vient d’où ? des USA non ?
25 janvier 2010 à 11:04
@bichette
Oui, la tension monte, ils se passe quelque chose qui dépasse de loin la France…
@louis
Non, pas particulièrement. ACTA est à l’initiative de gros lobbys, l’entertainment, mais aussi le logiciel propriétaire et l’industrie pharmaceutique (je n’ai pas traité ce dernier point car il dépasse de loin le cadre de ce blog, mais les conséquences seront bien plus terribles encore que la fin de notre liberté d’expression).
25 janvier 2010 à 11:24
Nan mais je veux dire par là que c’est facile de la part des USA de se décréter dernier rempart, soutien de Google et tout, mais bon, si c’est pour, par derrière, laisser faire un truc aussi mauvais qu’ACTA…
25 janvier 2010 à 11:43
C’est une question d’intérêt ‘suprême’ et de chronologie. ACTA a démarré en 2006, sous le gouvernement Bush, entre temps, les choses on changé et continuent de changer. Pour la première fois s’est tenu à Mexico une réunion publique au sujet d’ACTA (houleuse), ils vont, qu’ils le veuille ou non, être forcés à la transparence, et il y a un réel espoir que ce traité soit vidé de son actuelle substance.
Ca fait un an que des blogs comme RWW et des associations comme La Quadrature du Net hurlent contre Acta, et depuis peu, la presse emboite le pas… C’est bon signe.
Par ailleurs, entre une guerre froide contre un pays qui pourrait les dépasser demain et les intérêts de quelques unes de leurs grosses entreprises, les Etats Unis pourraient faire un choix qui ne plait pas aux lobbys… Qui sait…
25 janvier 2010 à 12:46
En parlant d’ACTA il y a des retours de la réunion ? genre une compte rendu ? effusion de sang et tout ? (#joke). En tout cas il est triste de constater que si guerre il y a, la france pourrais bien etre dans le camps des mauvais …
25 janvier 2010 à 13:48
oui, il y a un compte rendu des dernières négociations qui ont pris place à Mexico (traduits de l’espagnol via google translate)
http://translate.google.com/translate?hl=en&sl=auto&tl=fr&u=http%3A%2F%2Fpisanty.blogspot.com%2F2010%2F01%2Facta-consulta-del-impi-en-mexico.html
25 janvier 2010 à 14:31
En lisant les nombreux articles sur le sujet, il demeure difficile de savoir ce qu’il se passe et ce qui se joue dans ce bras de fer. L’attaque dont a été victime Google semble à tous les commentateurs un prétexte. Mais ce qu’on ne sait pas c’est ce que cache la réponse de Google et du gouvernement américain. L’hypothèse de Zuckerman me semble assez faible : pourquoi d’un coup, pourquoi seulement en Chine, Google déciderait-il de changer de comportement ? La pression supplémentaire que vient de faire peser le gouvernement américain (qui vient soutenir Google dans sa menace) renforce la critique de cette thèse – à moins qu’eux aussi veuillent arrêter de faire le mal ;-) ?
Ne faut-il pas plutôt lire l’inverse ? Le gouvernement américain est inquiet de ce qu’il se passe en Chine, de ce que la Chine est en train de faire subir à l’internet. Google également, parce que la Chine est peut-être en train de faire éclater l’internet. Et que ça, ça met en péril l’écosystème de Google, tout comme cela met en péril l’écosystème de l’information américain (sa capacité de surveillance, comme sa capacité à demeurer hégémonique sur l’internet). Je ne pense pas que Google ou le gouvernement américain aient décidé de devenir gentils : mais qu’ils réagissent aux transformations actuelles de l’internet chinois…
On y reviendra !
25 janvier 2010 à 14:54
oui et non… Sur le fait qu’il y ai d’un coté les bons et de l’autre les méchants, c’est clair que nous vivons dans un monde fait de nuances de gris, je te rejoins la dessus, mais à partir du moment où Google laisse tomber ce marché, l’hypothèse du gouvernement US qui en profite pour se trouver un nouvel ennemi et se faire le champion des libertés n’est pas à écarter. Pas plus que celle d’un deal passé entre le gouvernement et Google. Ce n’est pas comme s’il n’y avait jamais eu de deals de la sorte entre gouvernements et sociétés privés…
Une chose est claire, si c’est le cas, l’incident qu’à connu Google n’est qu’un prétexte, ce qui est renforcé par l’apparition du service de DNS de Google. Par ailleurs, Zuckerman est super bien informé sur ces thématiques et son billet n’est pas à prendre séparément du reste de l’action qu’il entreprend en ce moment (more later ;-))
25 janvier 2010 à 15:31
Cette histoire des DNS google est immense.
Je serai intéressé pour lire qchose de Fabrice là dessus ; quelquechose en rapport à gouvernance du net, gestion privacy, aspects éco stratégiques en rapport à Fai ou mieux en rapport à Europe, par exemple.
Pendant ce temps là, nos brillants politiques (Morin y compris peut être, malgré ses efforts louables pour être aimé des cybercitizens…:) ) se demandent encore si Internet n’est pas le mal car a tué la fabulstraordinaire réussite que fut minitel où tout était si propre et parallèle. En gros quoi, bien sûr ;)
25 janvier 2010 à 17:59
Pourquoi Brin et Page ont décidé/accepté? de descendre en dessous de 50% des droits de vote?
25 janvier 2010 à 18:19
Ou, vu d’un autre coté : a qui vont-il céder leurs actions ? ;-)
25 janvier 2010 à 20:31
C’est une bonne manière aussi de se pencher sur cette question ;)
Je n’en vois qu’un d’acteur raisonnablement envisageable, s’il fallait en désigner un sur le « marché » ;) ;)
– tu as vu, moi aussi je sais cligner du cyber-oeil :)
25 janvier 2010 à 20:58
http://www.ft.com/cms/s/0/721f3e4e-07b3-11df-915f-00144feabdc0.html?nclick_check=1
aucune info la dessus, mais il semblerait qu’il y ai eu un accord, c’est à dire qu’il ne vont pas juste les mettre sur le marché par petit morceaux sur les 5 ans qui viennent… Il faudrait un expert pour y voir plus clair…
25 janvier 2010 à 22:00
A cet instant, ce n’est même pas un expert qu’il faudrait pour se faire une idée à mon avis, mais une parmi la poignée de personnes qui doivent être au courant de ce que veulent ce deux là, et de ce qu’on aimerait qu’ils veulent au niveau gouvernemental.
Quoi qu’il en soit, ils n’auront plus tous les deux dans 5 ans la possibilité de décider seuls, tendance probablement amorcée avec la rentrée du très sérieux schmidt dans le staff.
Le net devient un vrai nid de machins stratégiques, vraiment.
Il faut absolument que la France relance le minitel et la ligne maginot avant qu’il ne soit trop tard, vu que nos représentants ne veulent pas comprendre les particularités de fond d’internet, car nous sommes plus que marginalisés dans cette histoire, et il existe un pacte vingt fois séculaire etc etc ;)
25 janvier 2010 à 23:17
@Hubert @fabrice @tous
A vous lire, j’ai l’impression que vous considérez les organismes cités (gouvernements, Google, etc.)comme des individus doués de raison qui lutteraient simplement pour leur survie. C’est sans doute vrai jusqu’à un certain point, mais il faut aussi considérer les individus qui les composent. Ce ne sont pas toujours les mêmes acteurs qui s’expriment de l’intérieur de ces organismes. Bien que chacun aie une marge de manoeuvre limitée, celle-ci n’est pas nulle.
Je veux dire que ce regard qu’il est tentant d’appliquer sur la situation conduit à renforcer un logique de blocs, et donc d’affrontement. On parle même de guerre…
Il me semble que l’espoir de ne pas en arriver là réside précisément dans les individus, dans leur libre arbitre, dans leur sursaut pour ne pas s’inscrire dans l’effet de système.
Je sais, l’espoir est mince – nous avons vu récemment NKM se comporter comme un robot – mais continuons à jouer cette carte, car hors du grain de sable qui peut faire tout basculer, l’effet de système est implacable. (article en cours sur la question)
26 janvier 2010 à 10:10
A lire: l’analyse de Hubert Guillaud http://www.internetactu.net/2010/01/26/le-grand-schisme-de-linternet/