Cinéma & Internet, la réflexion avance

Affiche3Nombres de confé­rences sur l’avenir du cinéma à l’ère d’Internet n’arrivent mal­heu­reu­se­ment pas à dépas­ser le simple inven­taire des blo­cages. Mais lorsqu’elles réus­sissent effec­ti­ve­ment à bâtir des échanges construc­tifs et concrets autour de nou­velles pistes de créa­tion de valeur entre deux sec­teurs qui se heurtent, celles-ci méritent d’être saluées !

C’est le défi qu’a relevé avec brio la conférence-débat Cinéma & Internet jeudi der­nier à La Cantine, dans le cadre de 3 jours événe­ments Free Culture remix pour fêter ses 2 ans d’existence. L’occasion de réunir ciné­philes, pro­duc­teurs cinéma, dis­tri­bu­teurs de salles, éditeurs DVD, entre­pre­neurs dans les domaines des réseaux sociaux, du crowd­foun­ding, de la VOD, des moteurs de recom­man­da­tion, de l’indexation col­la­bo­ra­tive de films.

Alain Rocca, pro­duc­teur de films et direc­teur d’UniversCiné, assu­rait ainsi que l’industrie est bien consciente que tout l’avenir du cinéma se joue sur Internet et qu’il ne lui faut vrai­ment pas rater la marche. Voilà qui est ras­su­rant ! La ques­tion cen­trale serait de trou­ver com­ment sus­ci­ter l’appétit de cinéma, moteur de la filière, ini­tia­le­ment basé sur la chro­no­lo­gie des médias, qui per­met d’amortir les recettes d’un film sur ses dif­fé­rents sup­ports. Etant donné que le P2P répond à l’appétit du tout-tout-de-suite, l’enjeu est alors de réus­sir à faire migrer cet appé­tit vers les offres légales, qui mal­heu­reu­se­ment tardent à apparaître.

Des pistes sont à l’étude, comme des sys­tèmes pre­miums (donc assez chers) pour voir un film sur Internet avant sa sor­tie en salles. Un sys­tème qui ne serait pas des­truc­teur de valeur, à la dif­fé­rence du gra­tuit, aux vues de l’investissement finan­cier colos­sal dans la pro­duc­tion. Alain Rocca pré­vient d’ailleurs contre le spectre du « cinéma de Monsieur Carrefour » dans l’économie du gra­tuit ; le film deve­nant un simple pro­duit d’appel pour des grandes marques en quête de notoriété. Par contre, Apple, avec la loca­tion de films sur l’iTunes Store, va dans le bon sens en faci­li­tant l’aisance du consom­ma­teur et en appor­tant du qualitatif.

Aux côtés de repré­sen­tants de l’industrie (pro­duc­teur et dis­tri­bu­teur), la confé­rence réunis­sait un panel d’entrepreneurs pro­po­sant des modèles de valo­ri­sa­tion du cinéma adap­tés aux nou­veaux usages. L’occasion de confron­ter les réels enjeux du cinéma tra­di­tion­nel et les évolu­tions pos­sibles de cette indus­trie sur Internet. Ont répondu présents :

Cinefriends, un site com­mu­nau­taire pour pas­sion­nés de cinéma qui pro­pose d’accompagner le film sur Internet, et par là même, de réduire la fron­tière entre pro­fes­sion­nels et cinéphiles.

Cinetrafic, un moteur de recom­man­da­tion inno­vant avec pour voca­tion de favo­ri­ser la vente et la loca­tion de films sur tous sup­ports ainsi que la pro­mo­tion du contenu cinéma sur Internet. Des listes recons­trui­sant l’univers ciné­ma­to­gra­phique per­mettent ainsi aux inter­nautes d’y voya­ger à leur grès, que ce soit à tra­vers les fil­mo­gra­phies, les fes­ti­vals, les genres.

People for Cinema, une pla­te­forme Internet qui pro­pose de finan­cer la dis­tri­bu­tion et la com­mer­cia­li­sa­tion des films. Par le biais d’accords avec les dis­tri­bu­teurs (Mars Distribution, Canal+), les inter­nautes vont pou­voir s’insérer dans les contrats (droits de copro­duc­tion, parts dans la dis­tri­bu­tion en salles). Il s’agit de leur don­ner la pos­si­bi­lité d’investir de l’argent (avec une mise de départ de 20€) dans la dis­tri­bu­tion des films auxquels ils croient et pou­voir ensuite tou­cher une par­tie des recettes. Parallèlement, ils par­ti­cipent au lan­ce­ment, ren­contrent les équipes, sont invi­tés aux avant-premières pri­vées et deviennent ainsi des ambas­sa­deurs pri­vi­lé­giés pour les films dans lesquels ils ont investi.

Touscoprod pro­pose pour sa part aux inter­nautes ciné­philes de deve­nir pro­duc­teurs de films. Axée autour du cinéma indé­pen­dant, cette pla­te­forme Internet construit des com­mu­nau­tés qui vont venir sou­te­nir la pro­duc­tion, bien en amont du film. Avec une mise de départ de 10€, Touscoprod contri­bue­rait pour 10 % en moyenne du bud­get total de production.

Ulike, un site de par­tage des goûts qui réunit 40 000 per­sonnes de 50 pays [pas 5000, désolé, coquille]. Bien qu’il regroupe la culture dans toute sa trans­ver­sa­lité, le cinéma repré­sente tout de même un tiers de sa base de don­nées. Sur le modèle de l’encyclopédie par­ti­ci­pa­tive en ligne Wikipedia, ce site crée un algo­rithme qui, à par­tir des goûts, va émettre des recommandations. Le prin­cipe est simple, l’internaute dit ce qu’il aime et Ulike va lui recom­man­der d’autres choses.

Vodkaster, une pla­te­forme web qui agit sur le mar­ke­ting en per­met­tant le vision­nage d’extraits de films. Partant du constat que YouTube répond à un appé­tit cer­tain pour voir ou revoir des scènes cultes, Vodkaster a voulu créer une alter­na­tive en misant sur la qua­lité vidéo, la recon­tex­ta­li­sa­tion et la léga­lité de l’offre. 12 000 scènes sont ainsi réfé­ren­cées et clas­sées par mots clés. Un projet d’algorithme serait à l’étude, pour la recherche par répliques par exemple. Surfant égale­ment sur la vague du par­ti­ci­pa­tif, Vodkaster per­met aux inter­nautes de pos­ter des vidéos par le biais de son logi­ciel de sélec­tion de scène de moins de 3 minutes. Le modèle écono­mique repose sur un réfé­ren­ce­ment de l’offre légale, des flux publi­ci­taires et une offre de ser­vices pour les distributeurs.

The Auteurs, une pla­te­forme VOD inter­na­tio­nale (qui pro­pose donc de louer des vidéos, selon les accords par zone géo­gra­phique) avec toutes les fonc­tion­na­li­tés de pro­mo­tion virale et qui pro­pose un ser­vice B2B.

Après un débat entre tous les inter­ve­nants et la salle, il en est res­sorti que la grande valeur ajou­tée d’une dis­tri­bu­tion des films sur Internet demeure la recom­man­da­tion, qui dimi­nue radi­ca­le­ment le coût de recherche du consommateur.

Le grand défi du cinéma à l’ère du numé­rique demeure l’adaptation de la chro­no­lo­gie des médias. Même si cer­taines expé­riences de dif­fu­sion simul­ta­née mul­ti­sup­ports ont ren­con­tré un réel suc­cès, il n’empêche qu’elles res­tent excep­tion­nelles et ne jus­ti­fient pas for­cé­ment de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Prenons par exemple, le film Home. Diffusé gra­tui­te­ment sur YouTube 10 jours avant sa dif­fu­sion TV et sa dis­tri­bu­tion DVD simul­ta­née, le film a ren­con­tré un réel suc­cès auprès du public. Mais il faut gar­der à l’esprit que sa pro­duc­tion avait été prin­ci­pa­le­ment finan­cée par le mécé­nat et qu’il s’agit d’un film par­ti­cu­lier. Un autre exemple qui est revenu régu­liè­re­ment tout au long de la confé­rence : L’année de la jupe, dif­fusé simul­ta­né­ment en salles et à la TV. Financé par la télé, il est apparu que la dis­tri­bu­tion cinéma n’a pas été can­ni­ba­li­sée par la dif­fu­sion TV.

Les salles seraient-elles vouées à dis­pa­raître ? Une chose est sûre, à force de vou­loir se pro­té­ger, l’industrie cinéma risque de s’enfermer dans son tom­beau, chose que l’industrie de la musique com­mence à peine à le réaliser.


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10 commentaires pour cet article

  1. CharlesA

    Ulike réunit 40 000 per­sonnes de “5 000″ pays. Voila une sta­tis­tique étonnante !

  2. sophie

    Merci Charles d’avoir relevé cette belle faute de frappe ! 50 pays bien sûr… Je vais chan­ger ça tout de suite.

  3. Nicolas Marronnier

    Merci pour cette ins­truc­tive synthèse.

    A la lec­ture de celle-ci, j’ai l’impression que les débats autour de la thé­ma­tique “Cinéma et Internet” se sont peut-être trop can­ton­nés aux nou­veau­tés en matière de dis­tri­bu­tion alors qu’ils auraient pu don­ner lieu à d’autres réflexions, notam­ment sur la méta­mor­phose en cours de l’”objet film” qui est amené à prendre de nou­velles formes sur inter­net du fait des pos­si­bi­li­tés en matière d’interactivité.

    Quid de l’utilisation d’internet par l’industrie du cinéma pour offrir de nou­velles expé­riences à l’audience ?
    je pense par exemple à un sto­ry­tel­ling renou­velé et indi­vi­dua­lisé, à des stra­té­gies trans­mé­dia qui pour­raient régler l’actuel pro­blème d’une chro­no­lo­gie des médias bou­le­ver­sée par le P2P.
    Je ne pense pas que l’industrie ciné­ma­to­gra­phique doive craindre inter­net et les médias infor­ma­ti­sés en géné­ral mais plu­tôt inves­tir dès main­te­nant les pos­si­bi­li­tés nou­velles en matière de créa­tion et non seule­ment de dis­tri­bu­tion, pour pro­lon­ger l’expérience du film avant et après la projec­tion en salle.

    Peut-être ces pro­blé­ma­tiques don­ne­ront elles lieu à une pro­chaine dis­cus­sion… :) Je l’espère!

  4. sophie

    En effet, il serait inté­res­sant de réflé­chir sur les muta­tions de la nature même du cinéma induite par les NTIC. Ainsi par exemple, la 3D per­met de renou­ve­ler l’expérience spec­ta­teur. Nombre d’ayants droit y voient d’ailleurs l’avenir du cinéma, le moyen de don­ner envie aux spec­ta­teurs d’aller en salles.

  5. deadalnix

    Ça n’a pas grand chose à voir avec l’article, mais le flux RSS semble cassé (en fait, je n’y voit plus que cet article).

  6. LesTempsDansent

    Le pro­blème, comme vous l’avez sou­li­gné, est que l’industrie du cinéma s’intègre dans un eco-système où la réso­lu­tion des nou­veaux chal­lenges dépend de plu­sieurs acteurs : chro­no­lo­gie des médias, finan­ce­ment par la tv, gérants de salles de ciné­mas, sites web…

    J’avais inter­viewé les fon­da­teurs de PeopleForCinema qui ont un point de vue per­ti­nent sur l’avenir de la filière :
    http://www.lestempsdansent.com/les-mutations-du-cinema-entretien-avec-serge-hayat-de-peopleforcinema/

  7. Iznogoud

    Merci pour l’article!
    Juste une faute de frappe je pense (une autre eh oui :p) au niveau de la fin de la der­nière phrase ;).

  8. hachihuit

    Je pré­pare un film inté­grant des séquences inter­ac­tives, maquette sub­ven­tion­née par la com­mis­sion mul­ti­me­dia (DICREAM) du CNC. Je suis en plein dedans. Pas facile à écrire mais on y arrive petit à petit. Ca s’appellera “Scène Clandestine”, le temps que ça arrive (en même temps que plein d’autres projets nova­teurs under­grounds j’en suis sûr), c’est le temps qu’il fau­dra pour que “les pro­fes­sion­nels de l’industrie” se rendent compte que le cinéma c’était un art. Ils ne s’intéressent qu’à la dimen­sion écono­mique c’est vrai­ment pitoyable. J’en ai croi­sés quelques uns, ils s’en rendent même plus compte. Ils ne voient même plus les plans qu’ils font, à part les plans de financement.

    @ Nicolas Marronnier et Sophie : tota­le­ment d’accord avec vous.

  9. romy

    merci pour ce résumé très intéressant.

    et que pensez-vous du phé­no­mène de la dona­tion? ex:

    - MooZar, le site qui veut indem­ni­ser les artistes pira­tés
    - Flattr : la rému­né­ra­tion des créa­teurs par les fon­da­teurs de The Pirate Bay

  10. sophie

    En effet, la dona­tion est une piste très inté­res­sante pour le futur. Je pense qu’avec le déve­lop­pe­ment du web séman­tique, un bou­ton pourra appa­raître sur les pages Internet pour faci­li­ter et géné­ra­li­ser (voire bana­li­ser) l’acte de dona­tion pour les œuvres ou artistes. Par ailleurs, il y a une réelle demande des inter­nautes pour plus de visi­bi­lité sur la répar­ti­tion entre ayants droit sur le prix de l’achat d’un contenu cultu­rel. Par contre cela ne peut en aucun cas repré­sen­ter une alter­na­tive viable pour l’industrie. Mais l’initiative mérite en effet d’être félicitée !

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