RSF et Google remettent le prix Net Citoyen de la liberté d’expression

Reporter Sans Frontières vient de publier son rapport annuel (pdf). Il est intitulé « Les ennemis de l’internet”, et il dépeint un monde où la censure et l’intimidation gagnent du terrain.

Le fait que de plus en plus de tyrans tentent de contrôler internet n’est pas surprenant, mais ce qui dérange, dans le rapport de cette année, est l’arrivée dans la liste noire de RSF de deux démocraties : l’Australie et la Corée du Sud.

Ces deux pays sont désormais classés dans la liste des pays sous surveilance, l’une des catégories de la liste des ennemis de l’internet réalisée par RSF.

La publication du rapport de RSF a également été l’occasion de la remise du Net-Citoyen, qui a récompensé hier a Paris la cyber féministe Parvin Ardalan pour le site “Changement pour l’égalité” qu’elle a cofondé (nous reviendrons sur ce site ainsi que sur le rôle du cyber féminisme en Iran prochainement).

La remise de ce prix aura été l’occasion pour plusieurs personnalités comme Jean-François Julliard, le secrétaire général de RSF ou David Drummond, senior vice président chez Google, de lancer un signal d’alarme sur les dangers qui guettent internet à court terme.

Après avoir évoqué la situation alarmante en Australie, où une liste secrète de site sont bloqués et celle de la Corée du Sud, soulignant que les atteintes à la liberté n’étaient plus désormais l’apanage des dictatures, David Drummond a lourdement insisté sur la situation inquiétante de l’internet dans le monde :

Le nombre de gouvernements pratiquant la censure est passé de 4 en 2002 à 40 aujourd’hui, et ce chiffre ne cesse de progresser. De plus en plus de gouvernements installent des pare-feux, imposent des codes et prennent des mesures à l’encontre des voix dissidentes pour empêcher la libre expression en ou hors ligne, tout en faisant preuve de la plus grande sévérité à l’égard de ceux qui enfreignent les règles.

Ce soir, je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire que nous nous trouvons à la croisée des chemins s’agissant de l’avenir d’internet. Si les entreprises, les gouvernements et les personnes ne réagissent pas rapidement, nous risquons de voir l’internet libre soumis à toujours plus de restrictions, l’utilisateur n’ayant plus ni choix, ni contrôle, avec toujours plus de pouvoir entre les mains de ceux qui souhaitent le contrôle de l’information. Or nous sommes tous face à un choix : nous pouvons soit laisser les politiques répressives prendre de l’ampleur et gagner du terrain dans le monde entier, soit faire front ensemble contre ces défis et défendre le droit fondamental de la liberté d’expression”.

David Drummond, récemment condamné en Italie, a par ailleurs eu une pensée pour la situation Européenne et plus particulièrement la France, qui semble, elle aussi, classé dans la liste des pays sous surveillance dans la liste de Google, en attendant d’apparaitre dans celle de RSF.

“Même si nul ne doit comparer des gouvernements élus démocratiquement en Europe ou ailleurs avec des régimes répressifs, nous observons une tendance inquiétante parmi les gouvernement occidentaux. Des personnes animées des meilleures intentions, comme la protection de l’enfance, un objectif que nous partageons bien évidemment, remettent aujourd’hui en cause les fondamentaux d’un internet ouvert

Difficile de ne pas y voir une allusion claire à la récente loi Loppsi. Il convient d’ajouter que l’un des responsable d’une association Française de protection de l’enfance, contacté au début de ce mois, après avoir lu le rapport publié par RWW sur le commerce de la pédopornographie, nous confiait avoir eu le sentiment d’avoir été floué lors des discussions avec les représentants du gouvernement Français. Nous reviendrons prochainement ce ce point.

David Drummond s’est ensuite très clairement prononcé contre la responsabilité juridique des intermédiaires techniques – on ne s’attendait pas à autre chose de la part de Google – y voyant une atteinte grave à la liberté d’expression, avant de revenir sur les loi de censure du web australien pour finir par une allusion claire à la situation Française et les projets en cours d’atteinte grave à la Net Neutrality :

“Si je cite l’exemple Australien, où les meilleures intentions aboutissent finalement au spectre de la censure, c’est parce que je sais qu’ici en Europe, et même en France en ce moment, certains sont tentés de s’engager sur la voie périlleuse du filtrage au niveau des réseaux

Ceci étant dit, nous espérons qu’à mesure que les citoyens manifestent leur désaccord contre le filtrage obligatoire et les autres menaces pesant sur la libre expression, leurs représentants élus démocratiquement réagiront”

On ne peut s’empêcher de penser que David Drummond ne passe pas suffisamment de temps en France et ne doit pas être pleinement conscient de la situation. Ses vacances au lac de Côme étant désormais compromises, espérons qu’il profite de cette mésaventure pour explorer plus sérieusement les charmes de notre beau pays et qu’il profite de l’occasion pour réaliser à quel point les protestations ne servent strictement à rien dans une vidéocracie comme la France ou l’Italie.


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5 commentaires pour cet article

  1. Inconnu

    Leurs déclarations sont quand même très politiquement correctes :

    « Si les entreprises, les gouvernements et les personnes ne réagissent pas rapidement, nous risquons de voir l’internet libre soumis à toujours plus de restrictions. »

    Comme si certaines entreprises, sociétés n’étaient pas directement impliquées en faisant pression sur les Etats (Exemple pour l’Espagne). Le contrôle d’internet est également le fruit du lobbying intense d’une certaine industrie qui prétend défendre la culture.

    « Des personnes animées des meilleures intentions, comme la protection de l’enfance, un objectif que nous partageons bien évidemment, remettent aujourd’hui en cause les fondamentaux d’un internet ouvert” »

    Ce qu’ils appellent « meilleures intentions » moi j’appelle cela un prétexte. En effet tous les spécialistes véritablement impliqués dans la protection de l’enfance se prononcent contre ces mesures qui se révèlent contre productives. Les gouvernements le savent, pourtant ils s’acharnent. Comment peut-on parler de « meilleures intentions » dans ces conditions?

  2. Fabrice Epelboin

    Pour les entreprises, oui, il y en a certaines qui œuvre à l’instauration de dictatures 2.0, c’est certain, et celle-ci sont très puissantes en France, c’est indéniable. En même temps, il est difficile de leur reprocher de ne pas rester politiquement correct, ils ont tout de même fait clairement allusion à la France à de nombreuses reprise, tout en restant polis, c’est clair, mais très fermes.

    Pour ce qui est du prétexte de la protection de l’enfance, du coté de l’etat, c’est évident, du coté des association, c’est plus nuancé. Certaines comme l’American Family Association sont ce que certains appellent des talibans Chrétiens, d’autre comme e-enfance se sont fait avoir par les belles paroles du gouvernement.

  3. narvic

    Fabrice, si on en venait au fond des choses : la différence d’approche radicale et vraiment fondamentale de la liberté d’expression aux Etats-Unis et dans les démocraties européennes ? Une liberté d’expression quasi absolue et totale aux USA, qui ne reconnait que très peu de cas d’abus de cette liberté. Une approche beaucoup plus complexe dans les démocraties européennes, qui considèrent que la liberté d’expression doit être régulée lorsqu’elle entre en conflit avec d’autres enjeux comme ceux de la protection de la vie privée, de l’enfance, du consommateur, la protection de l’ordre public (apologie ou appel au crime, néonazisme, négationnisme…).

    Que Google défende une conception américaine de la liberté d’expression, et même que les infrastructures du net, en général, aient été conçues selon cette logique, ça n’a rien d’étonnant, vu le poids des Américains sur internet. Cela signifie-t-il que les démocraties européennes doivent se rallier à cette conception, abandonnant leur propre culture au profit d’une autre ?

    L’approche européenne est non seulement complexe, mais elle est aussi très délicate, et parfois même subtile : à partir de quel point y a-t-il un abus dans la répression de l’abus de la liberté d’expression ? A partir de quel point passe-t-on d’une limite légitime posée à la liberté d’expression à la pure et simple censure ?

    L’Europe est aujourd’hui en train de chercher des moyens pour mettre en place sur internet des dispositifs de régulation qui sont conformes à sa culture et à sa conception de la défense DES libertés (de toutes, pas seulement de la liberté d’expression).

    On peut refuser cette logique en bloc, et considérer que toute limite à la liberté d’expression est déjà une censure en soi, mais c’est militer pour une transformation très radicale de notre culture au profit d’une culture d’importation (une nouvelle forme d’impérialisme ?). Ou bien on admet que cette approche est légitime et on cherche des solutions.

    L’enjeu n’est plus alors de se battre contre tout contrôle, par principe, mais de regarder chaque dispositif de contrôle très en profondeur, dans le détail (le diable est dans les détails), pour évaluer s’il reste légitime, ou bien s’il va trop loin, s’il dépasse ce point ou la répression d’un abus devient elle-même abusive. Si des contrôles sont nécessaires, qui est légitime à contrôler et qui contrôle les contrôleurs ? Si des mesures coercitives sont prises, par qui, selon quel critères définis au préalable, et avec quels recours ?

    Il est là l’enjeu démocratique : non pas que les citoyens se dressent, vent debout, contre toutes les formes de régulation, mais qu’ils prennent toute leur place dans la définition précise de ces régulations et toute leur place dans leur fonctionnement et leur contrôle.

    On ne gagnera absolument rien à comparer sans cesse la situation de l’Italie et de l’Australie, avec celle de la Chine ou de l’Iran. Car la situation est radicalement différente. Entretenir cette confusion n’est rendre service ni aux internautes italiens et australiens, ni aux internautes chinois et iraniens.

  4. Fabrice Epelboin

    C’est absolument le fond du problème, tu as raison, et on tourne tous autour sans vraiment l’aborder de front (je l’ai fait, tu l’aura remarqué, de façon régulière, notamment lors des rencontres faites avec NKM ou Sandrine Belier, pour me voir répliquer de façon assez systématique une fin de non recevoir, et je l’aborde également ici : http://fr.readwriteweb.com/2010/03/08/a-la-une/readwriteweb-invit-de-oxyradio-acta-loppsi-les-liberts-numriques/ )

    Ceci dit, cela mérite bien plus, une série de billet serait le minimum (tes contributions seront els bienvenues, au passage), car le problème est grave.

    Pour te brosser à la truelle mon point de vue sur le sujet, sachant qu’ayant passé mon enfance aux States, je ne suis nullement choqué par la liberté d’expression « absolue » (ce qui constitue une forme de disclosure) :

    1. La liberté d’expression absolue n’est pas américaine, elle est anglosaxonne et si on élargit le spectre, protestante. Faut faire gaffe à ne pas assimiler ce courant de pensé aux américains, c’est très réducteur. En angleterre, au jour d’aujourd’hui, c’est rigoureusement la même chose.
    2. A force de fréquenter des politique, je suis intimement convaincu qu’une solution raisonnable, faisant participer la société civile, comme le réclame RSF, n’est pas du tout envisageable en France, tout du moins pas tant que la génération des quinque/ex quadra sera au pouvoir.
    3. Le Américains ont eux bien compris que leur constitution était ‘internet ready’, et comme les Français, ont une vision hégémonique/colonialiste de leur système politique (tu noteras au passage que la France et les USA sont les deux seuls pays au monde à proner l’universalisme de leur version de la démocratie)
    4. La confrontation des modèles démocratiques (pour caricaturer le modèle US vs. le modèle FR) est à mon sens déjà en cours, dans ce jeu, je suis de plus en plus persuadé que Google est instrumentalisé par le gouvernement US (et non pas l’inverse)
    5. On va filtrer la pédophilie (et les casino), demain les pirates, que va-t-on faire avec les sites racistes ? Les filtrer ? Ca fait des dizaines de millions de pages à filtrer, les effets de bords seront, tu le sait bien, cataclysmiques. Si on ne les filtre pas, comment va-t-on expliquer à nos enfants que pirater c’est mal, mais que proner l’extermination des juifs, des homos ou des noirs, ca ne mérite pas d’être filtré ?
    6. Le filtrage ne fera que déplacer dans d’autres zone de l’internet cette expression. On va se retrouver avec pèle mêle les propos extrémistes, les fichiers mp3 et les pédophiles dans un freenet ou quelque chose de ce genre ? Est-ce vraiment une bonne idée ? Je n’en suis pas du tout convaincu.
    7. Last but not least, RSF semble avoir – après moultes précautions oratoires – pris le parti de la liberté version anglo saxonne, ce qui est, IMHO, le fait marquant de la cérémonie de remise de prix d’hier…

    Bref, tout cela demande un large débat public, ce que nous avons timidement commencé ici, et je renouvelle mon invitation, tu es le bienvenue.

  5. Anfossi Willy

    la « Censure » est une arme dissuasive utilisé par tous les Gouvernements (de droite ou gauche) qui se disent « Libéraux », « Républicains », ou « Démocrates », parce qu’elle permet de « Réguler » les opinions afin de maintenir les peuples dans l’obéissance
    dite « Citoyenne » La tentation est grande de controler le Web pour des « Pseudo-Prétextes » des liés aux craintes instaurant le contrôle Parental systématique, et à toutes les « Peurs » suscitées par le Réseau Internet ! J’ai écrit: « La Modernité libère les Peuples.. » et l’on ne peut plus revenir en arrière! Nos Politiques Européens ont le devoir de préservé nos Libertés et de ne pas se laisser les
    « Lobbyistes » dicter leurs décisions à nos Dirigeants!

    INTERNET DOIT RESTER LIBRE!

    Je vous invite à lire ou relire un résumé sur la « Liberté d’Expression », les
    « Pamplets » et les « Caricatures » :

    La liberté d’expression vue par les libéraux et les libertariens

    De manière tout à fait cohérente avec la conception libérale de la liberté de l’individu, les libéraux défendent le droit de chacun d’avoir et d’exprimer toute idée, sans discrimination de contenu. En effet, le fait d’être exposé à l’opinion d’autrui ne constitue pas en soi une agression, quels que soient la divergence d’idées des parties et les courants les plus influents dans la société. Par conséquent les libéraux s’opposent à la répression contre des idées même contraires à leur éthique, comme le racisme, dont l’expression est un exemple de crime sans victime.

    La diffamation est un cas particulier de l’expression d’idées compatible avec l’axiome de non-agression. Ceux qui sont favorables à son interdiction considèrent que si l’on exprime sans justification des jugements portant atteinte à la réputation d’une personne, on crée une victime. En fait, leur position est notamment opposée à la liberté de conscience, puisqu’ils veulent imposer par la force leurs propres normes de jugement. La réputation d’un homme n’est pas sa propriété : elle n’a d’existence que dans l’esprit des individus, et il n’appartient qu’à eux de choisir les procédés par lesquels ils forment leurs opinions. Le droit de disposer d’une partie de l’esprit d’autrui est radicalement rejeté par la théorie libertarienne du droit.

    En effet, c’est tout le problème des relations dites « spéciales » ou « singulières » entre ce que pense un individu et son propre comportement.

    Une personne peut être en total désaccord avec ce qu’une autre dit et agir en conséquence, par exemple, lorsqu’une chaîne de radio profère des propos inadmissibles, il éteint sa radio. Si d’autres apprécient ce que dit telle ou telle station de radio et choisissent librement de l’écouter, il n’y a aucune raison de les en empêcher. Une station de radio ne survit que par ses auditeurs, si elle les perd par son comportement, elle devra soit rectifier le tir soit disparaître. Rien n’empêche ses adversaires de lancer une radio concurrente, un journal, un blog, un groupe pour combattre des propos jugés intolérables en faisant usage de leur propre liberté d’expression.

    D’une certaine manière, la liberté d’expression est la meilleure arme contre les débordements de la liberté d’expression.

    Libéraux et libertariens sont donc opposés au délit d’opinion (moyen de faire taire les dissidents), à la censure, à la police des consciences, au délit de presse, au « droit » de réponse, etc.

    Un des premiers manifestes en faveur de la liberté d’expression est l’Areopagitica de l’écrivain John Milton, publié en 1644, qui s’élève contre la censure préalable, et dont le sous-titre est : pour la liberté d’imprimer sans autorisation ni censure. De même, Baruch Spinoza, dans son Traité théologico-politique paru en 1670 (chapitre XX : « Où l’on montre que dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense ») s’élève contre la censure :

    «Il est évident que les lois concernant les opinions menacent non les criminels, mais les hommes de caractère indépendant, qu’elles sont faites moins pour contenir les méchants que pour irriter les plus honnêtes, et qu’elles ne peuvent être maintenues en conséquence sans grand danger pour l’État[1] »

    Fausses idées sur la liberté d’expression

    La plus répandue des fausses idées sur la liberté d’expression est la confusion entre « droit de » et « droit à ». Dans le premier cas il s’agit d’interdire l’usage de la contrainte en raison des idées exprimées par une personne ; or, les libéraux sont a priori pour une liberté d’expression totale quelles que soient les idées exprimées, même les pires (racisme, xénophobie, apologie du nazisme ou du communisme, etc.). Dans le second, le désir qu’a une personne d’être entendue devrait l’emporter sur les droits de propriété des autres. On légitime ainsi l’expropriation partielle de ressources privées (les murs des bâtiments, du temps d’antenne télévisée, les rues…) quand cela peut servir à faire passer ses idées ou simplement à supporter une œuvre artistique. De la même façon, les subventions étatiques aux journaux en panne de lecteurs sont illégitimes, puisqu’on force le contribuable à financer des journaux qui ne l’intéressent pas.

    Autrement dit, pour un libéral, la liberté d’expression est totale, mais dans la mesure où elle respecte strictement le droit de propriété d’autrui, mais aussi et surtout la personne et ses susceptibilités. En effet, la liberté des uns s’arrète où commence celle des autres. Réciproquement, cette même liberté des uns commence où s’arrète celle des autres. La véritable liberté consiste donc en l’acceptation des contraintes d’une vie sociale, et donc en le respect des autres. Il est inutile de les blesser, de les injurier, de les calomnier. Ne fait pas à autrui les actes dont tu pourrais en reprocher la nature de la part des autres, à ton endroit.

    Exemple classique : peut-on, au nom de la liberté d’expression, crier « au feu ! » dans une salle de théâtre bondée, alors qu’il n’y a pas de feu ? Non, et ce non pas en raison des conséquences possibles (encore que cela puisse constituer une circonstance aggravante), mais parce qu’on enfreint les règles acceptées lors de l’achat du billet et fixées par le propriétaire. Les victimes, s’il y en a, se retourneront contre le propriétaire, qui se retournera contre le fautif.

    Autre exemple : peut-on, au nom de la liberté d’expression, menacer quelqu’un, déclencher une fausse alerte à la bombe, etc. ? Une menace n’est pas forcément une agression, elle n’acquiert ce caractère que quand elle est directe et explicite (« clear and present danger », selon la loi américaine). Les victimes ont donc le droit de prendre des mesures coercitives contre une agression qui se présente comme manifeste et imminente.

    Une insulte (une « agression verbale ») n’est pas, d’un point de vue libertarien, une agression, et n’est sûrement pas à mettre sur le même plan qu’une agression physique. Le « délit d’outrage », inventé pour protéger les fonctionnaires (policiers, enseignants, magistrats…) ou les « symboles de la République » (drapeau, hymne national), n’existe tout simplement pas, et fait partie des innombrables abus étatiques.

    La  » campagne de l’irrespect  »

    De 1830 à 1835, la monarchie de Juillet lutte pour son existence en tentant de maîtriser les mouvements de la rue et les contestations politiques radicales. Mais le régime est très vite en butte à l’hostilité de la presse, alors en plein développement et d’autant plus dangereuse. Les journaux profitent de la liberté nouvelle octroyée par la Charte de 1830 : « Le droit des Français de publier et de faire imprimer leurs opinions en se conformant aux lois » est proclamé désormais sans restriction.

    Dans l’opinion, l’avènement inopiné de Louis-Philippe au terme des journées de 1830 ne fait pas le consensus : les partisans d’une révolution politique et sociale républicaine ressentent une grande frustration devant la fin prématurée des Trois Glorieuses, et ceux de la légitimité monarchique récusent le fils du cousin régicide de Louis XVI qui a ramassé sa couronne sur le pavé ! Tous les journaux se jettent dans la « campagne de l’irrespect », et, avec eux, de nombreuses feuilles à parution irrégulière qui attaquent le roi et sa famille, par le texte et par l’image, avec une violence qu’on n’avait jamais connue. La caricature politique devient alors (avec la poire symbolique et le parapluie royal) une arme redoutable contre le pouvoir, à laquelle la lithographie permet désormais d’assurer une très large diffusion.

    Pour mettre un terme à ce déchaînement, le pouvoir multiplie les procès contre les journaux et feuilles satiriques, mais les jurys d’assises, que la charte révisée a rendus compétents en matière de délits de presse, se montrent souvent indulgents. De plus, les condamnations ou poursuites attirent l’attention sur ces débordements, augmentant même les tirages !

    A partir de 1834, les dispositions libérales de la loi sont restreintes sur deux points politiquement importants. Il y a retour en arrière, en avril, avec la loi sur le contrôle des associations (comme la Société des droits de l’homme) et les organes de presse qui en répandent les idées et les doctrines et, en septembre 1835, avec celle sur la presse. Ces deux lois fournissent un appareil répressif puissant qui va durablement empêcher les publications de journaux, de libelles ou d’estampes opposés au régime.
    Analyse des images

    Caricatures politiques

    Un jeune polytechnicien indique de son épée la direction à suivre aux deux rois en uniforme, marchant au pas : Louis-Philippe, ventripotent et coiffé d’un « bonnet de police », coiffure de la tenue militaire de repos qui lui donne l’air particulièrement niais, emboîte le pas à Charles X, sous l’injonction narquoise et autoritaire « Suivez bien votre chef de file… » vers la sortie peut-on supposer ! Le polytechnicien, héros des barricades, incarne le pouvoir de la rue qui a décidé la chute de Charles X et permis l’avènement de Louis-Philippe en 1830 ; l’estampe (exemplaire unique) suggère avec verve qu’il peut être mis fin rapidement au règne de ce nouveau roi, pantin aussi ridicule que le précédent.

    Louis-Philippe de dos, attablé devant un dîner pantagruélique, assis sur un trône ridicule décoré de fleurs de lis – emblème qu’il avait abandonné à contre-cœur, en février 1831, pour la charte –, une malle remplie de sacs d’or à côté de lui, répond à un va-nu-pieds, maigre et en haillons, probablement un républicain qui s’enquiert des libertés acquises en 1830. Les formules prêtées au roi, « La monarchie est beaucoup plus dans nos mœurs » et « Rapporte-t-en à ceux qui sont plus à même que toi d’en juger », ironisent sur son égoïsme insatiable et sur toute illusion d’égalité.

    Ces deux caricatures sont ouvertement signées par Charles Année (1812-1842), jeune peintre qui se sent alors protégé par la loi mais se consacrera uniquement à une production de scènes de genre et de gravures religieuses après 1834. Il fait l’objet d’un mandat d’amener, le 11 avril 1834, comme chef de section de la Société des droits de l’homme mais disparaît avant d’être arrêté. (La perquisition effectuée par la police à son domicile n’ayant révélé aucun document compromettant, la procédure aboutit à un non-lieu.)

    La satire politique explose aussi sous forme de pamphlets, chansons et placards, saisis en grand nombre à partir de 1834, qui n’ont pas peu contribué à dresser l’opinion populaire contre le régime.

    Cancans opiniâtres
    Plus de soixante-dix Cancans du pamphlétaire légitimiste Bérard poursuivent Louis-Philippe de leurs critiques acérées et connaissent un énorme succès entre 1831 et 1834, adoptant des épithètes toujours changeantes pour éviter la censure : Cancans accusateurs, Cancans incorrigibles, Cancans furibonds, Cancans correctionnels, Cancans indignés… Tous s’acharnent avec un esprit mordant sur Louis-Philippe et dénoncent les médiocrités de l’époque.

    Lettre d’un républicain
    Des placards anonymes, comme celui-ci, signé « R. » et agrémenté d’une vignette d’inspiration républicaine, exposent les causes structurelles des injustices et malheurs de l’époque et les fondements du régime républicain. Après plus de quarante ans de bouleversements politiques, il n’est pas aisé d’assumer l’étiquette de « révolutionnaire » !
    Interprétation

    Quelques années de liberté d’expression

    Le personnage de roi-citoyen qu’affecte Louis-Philippe, qui feint la bonhomie, se déplace à pied dans Paris, serre les mains et mène une vie sans cérémonial, ne convainc ni les républicains ni les légitimistes. Au contraire, c’est directement à sa personne que s’en prend la presse satirique, le présentant sans cesse comme avare, déloyal, lâche et méprisable. Chaque libelle, chaque lithographie, dénonce avec cynisme ses mesquineries, son égoïsme profiteur, son indifférence à la souffrance du peuple, sa suffisance de prince. Jour après jour, semaine après semaine, il est accusé de crime, conspué et souvent calomnié. Cette incessante campagne de dénigrement qui, pour la première fois dans l’histoire, se produit au grand jour ternit durablement l’image du roi.
    Les critiques sont souvent outrancières, mais caricatures et pamphlets confrontent sans cesse les réalités du régime à ses propres principes. Ce rappel permanent incite à une prise de conscience politique dont les répercussions apparaissent fécondes pour l’éveil de la démocratie. La révolution de 1830 a créé à la fois un régime et les conditions de critique de ce régime.

    Les années qui vont de juillet 1830 à avril 1834 ou septembre 1835 ont été des années de liberté d’expression. En exaltant l’ouvrier et l’étudiant combattants et vainqueurs, elles ont remis à l’honneur 1789 et les exemples d’émancipation. Cet essor de la liberté lancé par les journées de Juillet, malgré la censure qui leur succède, explique en partie la révolution de 1848. Porté par la vague de 1830, le roi des Français sera emporté par la vague plus forte de 1848.

    Auteur : Luce-Marie ALBIGÈS

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