Hier avait lieu à l’Assemblée Nationale une importante réunion sous la forme d’un groupe de travail intitulé «A quoi ressemble une loi 2.0 ?» et sous titrée «le législateur face aux enjeux du numérique».
La première impression est que l’attitude du législateur a changé. Même Jean François Copé qui a fait une apparition éclair, et qui prônait il y a encore six mois une régulation extrême de l’internet, a admit publiquement que son groupe avait fait une erreur avec Hadopi.
La réunion elle même était dirigée par ceux qui, au sein de l’UMP, ont toujours montré des réticences face à Hadopi : Hervé Mariton, Lionel Tardy et Laure de la Raudière (Patrice Martin Lalande, initialement prévu, s’était fait excuser). Il y avait bien Franck Riester parmi les députés conviés, mais le ton des débats l’a convaincu de s’éclipser après une demi heure de réunion où il était clair que les nombreux lobbyistes présents dans la salle n’auraient pas le fin mot de l’histoire [46:17 de la première vidéo].
Sur plus d’une centaine de participants à cet atelier, qui fait suite à la remise du rapport «ethique et numérique» par le groupe UMP à l’Assemblée Nationale [pdf], une demi douzaine de lobbyistes ont tenté non sans mal de faire valoir leur point de vue, souvent jugés extrêmes, y compris dans les rangs des officiels : responsabilisation des intermédiaires techniques, criminalisation du partage, taxation de Google… du coté des lobbys, on est visiblement passé à Acta et on a rangé Hadopi dans la catégorie des mauvais souvenirs.
Après plus de deux heures de réunion, et à force d’aligner les contre arguments, lobbyiste après lobbyiste, c’est finalement Vivendi qui – heure tardive oblige – a dévoilé son jeu lors de ce que l’on peut appeler un «incident de séance» où l’une des avocates du groupe, venu défendre les positions de Pascal Negre, m’a pris à parti suite à la réponse que j’avais formulé à une autre lobbyiste qui prônait la criminalisation du partage [12:04 de la troisième vidéo].
Ma réponse contenait sans doute, sans que je ne m’en soit rendu compte jusqu’ici, une clé dans la confrontation à venir. Face à un lobbyiste de l’industrie du cinéma, j’avançai le fait qu’à vouloir criminaliser les téléchargeurs et filtrer l’internet des contenus qu’ils jugeait illégaux (e.g. copyrightés), nous allions assister à une course aux armements : surveillance d’un coté, contre cryptage de l’autre, et que cette course posera un sérieux problème de sécurité nationale, les autorités n’étant de facto pas en mesure de décrypter quoi que ce soit devant des millions d’internautes cryptant tout et n’importe quoi. Cette course aux armement, ai-je souligné, ne peut être gagné que par le camp des geeks et des téléchargeurs (là dessus, les multiples attaques contre Hadopi, comme Seedfuck qui en a fait exploser le cout de fonctionnement, ont convaincu tout le monde).
Cette même course aux armements a fait l’objet d’alerte très sérieuses, lancées par la plupart des services de renseignements, prévenant les gouvernements des dangers à s’engager dans cette voie (la NSA et le MI5 ont laissé fuiter ces alertes, il ne fait aucun doute que les services de renseignement français en ont émis de similaires).
Terroristes, espions, trafiquants de drogue… ce type de criminels (quelque peu plus inquiétant qu’un gamin qui télécharge) allaient être les premiers bénéficiaires de tout cela, bénéficiant d’un gigantesque effet de foule et pouvant désormais crypter eux même leurs communications sans risquer d’apparaitre suspects au milieu d’une cohorte d’adolescents faisant de même pour télécharger le dernier Lady Gaga.
Ce point – la course aux armement – a déclenché une violente attaque à mon encontre de la part de Vivendi : j’avais de toutes évidence touché une corde sensible.
Il est étonnant de voir des lobbyistes abaisser avec autant de bêtises leurs cartes, la suite de l’échange fut poli mais… ferme, au point qu’Hervé Mariton, visiblement amusé par l’incident, et rebondissant sur la métaphore de la course aux armements, mit fin aux interjections en réclamant «la paix».
L’un des axes stratégique pour la conquête des libertés numériques semble désormais clair : Si vis pacem, para bellum.
update: l’intégrale des débats en vidéo
http://www.dailymotion.com/videoxdypvs
http://www.dailymotion.com/videoxdyq92
http://www.dailymotion.com/videoxdyqgw













08 juillet 2010 à 11:41
C’est en effet une évidence, et depuis de nombreuses années déjà. Ces gens-là n’apprennent donc jamais ?
08 juillet 2010 à 13:00
Autre bénéficiaires d’HADOPI : les sociétés qui vendent des solution de Tunneling. Autant d’argent investit pour télécharger « gratuitement » des biens culturels sans rémunérer les artistes.
Quel dommage !
08 juillet 2010 à 13:26
Jusqu’au jour où la DCRI/DGSE et consorts auront les moyens de se payer les meilleurs ? Est un scénario envisageable ?
http://eco.rue89.com/2010/06/25/pourquoi-rentabiliweb-a-recrute-le-pirate-du-twitter-
dobama-156283
08 juillet 2010 à 13:43
Non, en aucun cas, recruter les meilleurs est une chose (que la NSA fait depuis longtemps), disposer de la puissance de calcul pour decrypter une tellz quantité d’info en est une autre. Meme la NSA, plus grande puissance informatique au monde apres Google, n’en a pas les moyens.
08 juillet 2010 à 13:57
Ok je me demandais si une forte puissance algorithmique permettrait d’envisager le décryptage de grands volumes, merci.
08 juillet 2010 à 23:05
Content de voir que quelqu’un a le courage et la bagout de raisonner avec ces gens-là (et d’éviter aux services secrets de trop se montrer). Est-ce que ça vaut le coup de leur parler de Flattr et Newspass, ou The PirateBay et Google sont et restent les grands satans ?
Option parano : Vivendi est en train de préparer une offre de tunnelier ultra-sophistiquée, et n’aime pas que tu les compares à des fabricants de bombe.
08 juillet 2010 à 23:07
Je ne les compare pas à des marchands d’armes, mais je fais peser sur leurs épaules la responsabilité de la course aux armements à venir ;-)
Pour Flattr, c’est une superbe initiative, ca va être en beta publique sous peu, au contraire, il faut en parler !!! :-))
08 juillet 2010 à 23:23
Course aux armements, le terme est très juste: que pensez-vous de BitAudit ?
08 juillet 2010 à 23:25
@RF
Très bon exemple, oui. Et ce n’est qu’un début. Seedfuck était bien aussi, ça a considérablement fait évoluer le cout de collecte des adresses IP et rendu ruineux le concept d’Hadopi… Très fort.
09 juillet 2010 à 2:01
Non, et puis, c’est une course aux armements un peu particulière.
On est dans le monde de l’informatique, des machines… c’est-à-dire qu’une fois les réglages faits, une fois l’installation réalisée, on ne se rend compte de rien !
Ce n’est pas comme dans une « vraie » course aux armements, où la tension et la violence augmentent progressivement, où les deux parties se rendent compte qu’il y a une certaine escalade.
Là, les gens constateront que ça ne fonctionne plus, feront des modifications, et ça sera reparti pour un certain temps. Ça risque de durer un certain temps avant qu’une des deux parties se lasse.
Et le risque que je vois aussi (mais je n’y connais rien), c’est pour les intermédiaires techniques : ceux qui jouent le jeu (blocage, etc.) risquent de faire fuir leurs clients… qui auront l’impression qu’il s’agit de pannes (alors que c’est bien volontaire).
09 juillet 2010 à 2:18
Surtout que les armes existent déjà du côté des geeks …
Jetez un oeil sur
http://freenetproject.org/fr/index.html
09 juillet 2010 à 7:30
Quoi qu’il arrive si ils partent dans cette voie ils ont perdu d’avance.
Les geeks et technophiles auront toujours un coup d’avance, c’est inéluctable …
09 juillet 2010 à 9:18
@Gotham
Si ne serait-ce que 1% de la population se met à utiliser de façon systématique des VPN cryptés, alors bon nombre de vrai criminels seront totalement à l’abri de la surveillance. Crois moi, de l’autre coté, ils le sentiront passer et cela posera un problème de sécurité nationale conséquent. S’ils veulent rendre illégal le cryptage, alors adieu banque en ligne, paiement en ligne, économie numérique…
@krull
Le fait que cette guerre là soit perdue d’avance pour l’Etat est clairement incontestable, je crois qu’ils en sont parfaitement conscient, et ça a contribué a faire péter les plombs de la lobbyiste de Vivendi ;-)
09 juillet 2010 à 10:00
@Fabrice Epelboin
C’ que j’ veux dire c’est que ces 1%, en général, dépannent et aident un peu tout leur entourage qui n’y connait trop rien en informatique. Et comme, une fois réglé ou installé, ça fonctionne tout seul… ça va ensuite facilement faire 5 ou 15%, ou plus.
Ou pire, si c’est un logiciel où il faut juste « cliquer », il n’y aura besoin que du nom du logiciel… et par le bouche-à-oreille, ça va devenir très répandu. Un peu comme les premiers logiciels d’échange de fichiers, j’ai l’impression.
09 juillet 2010 à 10:33
Absolument, reste à atteindre une masse critique – les 1% – pour déclencher la course aux armements, et à priori, Hadopi devrait largement suffire à cela. Si jamais le filtrage des réseaux devenait une réalité en France (c’est à dire si Loppsi passait), alors on grimperait rapidement à beaucoup plus de 1%…
10 juillet 2010 à 9:04
Bonjour,
Cet angle de la course au cryptage est justement le point de départ du chercheur FILLIOL et du développement avec son équipe du projet PERSEUS : « PERSEUS est une technologie destinée à protéger les flux de toutes natures contre l’écoute abusive ou illégale et ainsi assurer, avec un un excellent niveau de sécurité, interdisant sauf à y consacrer des moyens très importants (plusieurs dizaines d’heures de supercalculateur) d’accéder aux données échangées. Cela permet de concilier les besoins et droits fondamentaux des utilisateurs en matière de vie privée et de confidentialité des données tout en maintenant la capacité opérationnelle des états contre les acteurs véritablement malfaisants »
=> http://www.esiea-recherche.eu/perseus.html
Ca me semble un compromis intéressant.
————–
Les vidéos des débats ne semblent plus accessibles sur les liens indiqués :
1/3 : http://www.dailymotion.com/video/xdypvs_a-quoi-doit-ressembler-une-loi-2-0_news?start=0#from=embed
2/3 : http://www.dailymotion.com/video/xdyq92_a-quoi-doit-ressembler-une-loi-2-0_news#from=embed
3/3 : http://www.dailymotion.com/video/xdyqgw_a-quoi-doit-ressembler-une-loi-2-0_news?start=0#from=embed
10 juillet 2010 à 9:46
C’est tellement vrai tout ça.
Par contre les vidéos ne sont plus dispo ? un autre lien?
10 juillet 2010 à 9:50
Acceptez mes excuses
j’avais bloqué le java script, tout va mieux pour les vidéos une fois débloqué.
12 juillet 2010 à 5:48
C’est vraiment d’une autre époque ce débat… Honte d’être gouverné par de tels crétins en costume cravate…
13 juillet 2010 à 12:33
J’ai regardé les videos et j’aurai quelques réflexions sur la neutralité du net.
Tout d’abord, concernant le cout de la bande passante et la taxe google.
Il me semble que google participe à l’amélioration du réseau sur l’extrémité par ses propres infrastructures réseaux. Il paie donc déjà pour ça non?
Ensuite les FAI pleurent sur le cout de l’infrastructure mais c’est en réalité la ligne entre le NRA et le domicile qui représente le plus gros coût pour un FAI car il est payé par un seul abonné et non son infrastructure réseau ni même le sbackbones qui s’ils coutent cher, ne représente que quelques centimes par abonnement(car mutualisés). Je trouverai intéressant d’étudier plus en détail le cout d’un réseau objectivement et je pense que Benjhamin Bayard de FDN pourrait donner des réponses précises la dessus.
Enfin il n’a pas été question dans le sujet du mélange des genres car si les FAI demande de pouvoir prioriser le net, il ne faut pas oublier que Vivendi c’est universal, canal+ mais aussi SFR. Il y a donc une verticalisation qui montre bien que des dérives seront inévitables dès lors que l’on autorise les FAI à établir des priorités. ILs vont bien évidemment favoriser leur contenu et marginaliser le reste.
Sinon deux choses : J’en ai marre d’entendre les exploiteurs, pardon les exploitants de la propriété intellectuelle ne parler qu’au nom des artistes en lieu et place de leur interet personnel. Meme si personne n’est dupe, j’aimerai qu’on leur rappelle qu’ils sont avant tout les avocats d’eux même.
Pour finir, Riester me fait marrer quand il dit qu’il ne faut pas juger la loi trop vite dans la mesure ou elle n’est pas encore appliquée alors qu’il se félicite dans le même temps de l’explosion de l’achat de contenus en ligne grâce à cette dernière.
Saluons, une fois n’est pas coutume, le gouvernement d’avoir su reconnaitre qu’il etait largué et d’avoir mis en place une telle initiative. Bon courage pour la suite, nous serons de loyaux soldats.
17 juillet 2010 à 2:14
Sur la seconde vidéo, vers 20 minutes, la question du monopole sur le net est traitée. C’est super intéressant.
Ta réponse est aussi fort juste. Tout du moins dans ses éléments factuels. Cependant, tu conclues rapidement que cela n’est pas un problème. Je crois que cela mérite plus de reflexion que cela, et s’il fallait pour ma part retenir quelque chose de cette partie, c’est qu’il faut justement creuser dans ce sens.
La remarque de Tardi à la fin montre bien la difficulté de la question.
En bref, je crois que tu devrais creuser la question dans ce sens, car tu l’as éludée bien vite dans ta réponse.
17 juillet 2010 à 11:52
Certes, mais en même temps, c’est de l’impro, et honnêtement, l’enjeux de cette réunion n’était pas du tout là, on avait ici juste à faire à un startupper qui s’improvisait lobbyiste, mais qui ne présentait aucun danger pour la net neutrality. J’aurais pu ajouter que Facebook, en France, connait encore des concurrents de taille conséquente (Skyrock, qui représente encore + de 2/3 de sa taille sur le marché Français), et qu’il n’est donc pas du tout en situation de monopole, tout comme eBay avec PriceMinister… En dehors de Google, il n’y a finalement pas des masse de monopoles, et ceux-ci ont tendance à être brisé par la concurrence avant que le législateur ai le temps de bouger…
Ma conviction, au final, c’est que les standards et l’avancée (pas assez rapide, certes) de l’interopérabilité (dans les esprits comme dans la réalité) est la meilleure barrière aux situations de monopole…
07 août 2010 à 2:28
Hello,
Bravo pour cette intervention.
J’ai relus les commentaires, et concernant le décryptage des données d’un tunnel, je tiens quand même à préciser, qu’une connexion SSL est certes difficile à décrypter, mais il existe des moyens détournés (mitmhttp, //fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_de_l’homme_du_milieu par exemple) qui permettrait de contourner la difficulté de décryptage de l’information …..en interceptant les flux.
Techniquement, je dirais, que si les opérateurs mettent en place des boitiers « faisant » ce type de détournement de manière « intègre » vis à vis des données interne au flux, avec en plus une détetection du contenu copyright …
Enfin, bon, espérons que ça n’aboutisse pas !
:-)