L’International Computer Science Institute (ICSI), une organisation sans but lucratif rattachée à l’université de Berkeley en Californie, devrait publier sous peu ses derniers travaux concernant le «cybercasing», un terme utilisé par les chercheurs pour désigner la façon dont les textes, photos et vidéos contenant des données de géolocalisation peuvent être utilisées à des fins criminelles.
En utilisant des sites tes que Craigslist, Twitter et Youtube, les chercheurs ont été en mesure de croiser des informations contenus dans des contenus accessibles à tous en ligne pour déterminer avec précision l’adresse postale de victimes potentielles, dont celles d’individus ayant publié leurs contenus de façon anonyme. L’expérience n’a pas duré des semaines, ni même quelques jours ou quelques heures, les adresses ont toutes été obtenues avec une précision redoutable en quelques minutes.
Les consommateurs ne réalisent pas à quel point il est facile de les localiser
La première étude de l’ISCU, «Cybercasing the Joint: On the Privacy Implications of Geotagging», écrite par Gerald Friedland et Robin Sommer, a été publiée en mai dernier et sera présentée en aout au workshop de l’USNIX dans le cadre d’une thématique dédiée aux sujets brulants concernant la sécurité.
L’étude passe en revue la rapide popularisation des services en ligne utilisant la géolocalisation, liée à l’explosion du marché des smartphones. Les objets numériques nomades d’aujourd’hui font un usage intensif des systèmes GPS embarqués ou de la triangulation par WiFi pour ajouter des données de géolocalisation aux contenus qu’ils aident à produire et à diffuser, que ce soit un statut sur Twitter, une photo placée sur Flickr ou une vidéo envoyée sur YouTube.
Le problème central avec ce type d’application, selon les chercheurs, repose sur le fait que la plupart des utilisateurs ne sont pas conscients que de telles informations sont partagées, en particulier auprès d’un public aussi large, voir du monde entier. L’iPhone, par exemple, inclue une geolocalisation parfois supérieure en précision à ce qu’un GPS ordinaire est en mesure de faire, à toutes les photos qu’il prend, préviennent les scientifiques, une précision qui peut même être de l’ordre du mètre quand les conditions sont favorables, révélant ainsi l’adresse postale d’une photographie prise en intérieure.
Mais le fait de publier sur le web des données géolocalisées aussi précises dans des textes, des photos et des vidéos partagées n’est qu’une partie du problème. La disponibilité auprès du grand public d’outils de recherche dédiés à la géolocalisation est tout aussi troublant. Il est aisé pour quiconque désormais de lancer des recherches de façon automatisées pouvant mener à une fuite de données personnelles, et faisant planer un réel risque en matière de vie privée. Qui plus est, des services comme Google Street View et d’autres «cartes annotées» aident à simplifier le travail en permettant de croiser les données issues de différentes ressources.
A titre d’exemple, lors de l’enquête que nous avions effectué concernant les pseudo-islamistes sur Facebook, c’est à partir d’une vidéo publiée sur Youtube – et se voulant anonyme – du chef de l’un de ces groupes islamistes, que nous avions pu le localiser à Oakland, avec une précision telle que nous avions pu obtenir son adresse postale précise en utilisant Google Street View, et du coup, son identité à l’aide d’un simple annuaire, puis à travers d’autres outils, celle de son associée, de ses entreprises, ainsi qu’une multitude de détails sur sa vie privée nous permettant d’affirmer que son mode de vie était en telle contradiction avec l’islam radical qu’il prêchait qu’il ne pouvait s’agir que d’une opération d’intox, ce qui fut confirmé par la suite.
En d’autres termes, le fait que des données géolocalisées soient disponibles en ligne n’est que la partie émergée de l’iceberg, sous la surface, il existe une multitude d’outils qui permettent de les analyser avec une précision redoutable.
Des exemples de Cybercasing via Craiglist, Twitter et Youtube
Pour démontrer à quel point il est facile de déterminer l’adresse postale d’un inconnu, Friedland et Sommer ont commencé par une visite sur Graigslist, un site de petites annonces très populaire aux Etats-Unis. Ils y ont trouvé des photos geotaggées qu’ils ont comparé à l’aide de Google Street View, ce qui leur a permit de déterminer l’adresse postale de celui qui avait publié l’annonce. Plus utile encore, dans le cas d’une utilisation criminelle de tels outils, la mention au sein de l’annonce d’horaires durant lesquels le vendeur préférait qu’on l’appelle, révélant les heures auxquelles sont domicile avait toutes les chances d’être inoccupé.

Dans d’autres démonstrations, les chercheurs sont partis de Twitter, qui permet à ceux qui l’utilisent depuis un mobile de geotagger leurs tweets. Des applications tierces utilisées couramment en conjonction avec Twitter, comme Twitpic, qui permet d’y publier des photos, publient également des données de géolocalisation. Un simple plugin Firefox appelé Exif Viewer permet en un clic droit sur l’image de révéler la localisation précise de l’endroit d’où a été emis le tweet, placé sur une carte (au cas où vous souhaiteriez vous y rendre).
Une troisième expérience, probablement la plus perturbante, a montré combien il était facile d’automatiser ce type d’atteinte à la vie privée. Alors que les expérimentations précédentes révèlent l’emplacement des utilisateurs en quelques minutes, la tâche reste manuelle. Pour Youtube, cependant, les chercheurs ont écrit un script très simple qui reconnait automatiquement les vidéos tournées à une certaine distance d’un emplacement initial, en l’occurrence, celle du domicile d’une victime potentielle. Une distance «de vacances», selon leur terminologie, a été fixée à 100km (pour la distinguer d’une distance de trajet domicile-lieu de travail). Le script a ainsi trouvé 106 correspondances révélant qui était en vacances dans une zone de test à Berkeley. En regardant de près les résultats affichés par le script, les chercheurs ont trouvé, entre autre, la vidéo d’une personne qui était clairement dans les Caraïbes avec sa famille, pointant ainsi un domicile inoccupé, cible idéale pour un cambriolage.
Un problème qui va bien au delà des usages criminels
Pour aller au delà du « cybercasing », qui se focalise exclusivement sur les usages à des fins criminelles de la géolocalisation, il convient de pointer de potentiels usages qu’il serait bon d’appréhender au plus vite si l’on veut pouvoir les aborder avec un minimum de sérénité.
Dans un cadre familial, le téléphone mobile est déjà largement utilisé pour géolocaliser les enfants, et là encore, il s’agit pour l’instant (sauf dans le cas de certaines technologies dédiées et encore peu répandues), d’une procédure manuelle, reposant la plupart du temps sur l’appel d’un parent inquiet et le fait que l’adolescent, à l’autre bout du fil, ne mentira pas quant à son emplacement. Cela pourrait changer rapidement. Des logiciels espions permettent dès à présent de placer sur une téléphone mobile un pisteur, qui peut potentiellement rapporter en temps réel l’emplacement du téléphone (et par extension de son usager), ainsi que d’en stoker un historique à des fins de consultations ultérieures par des parents devenus surveillants.
Une atteinte à la vie privée des adolescents qui pourrait avoir des impacts non négligeables, la maitrise du mensonge étant – si l’on s’en réfère à Piaget -, une phase critique dans le développement de la personnalité. La panoptique virtuelle pourrait avoir des conséquences qu’il serait bon d’étudier avec sérieux auprès de spécialistes de la psychologie de l’enfant avant de se retrouver devant le fait accomplit.
Dans le monde du travail, où il est courant de voir les employeurs fournir à leurs salariés un équipement mobile de type smartphone, on pourrait également assister à de grave dérives, d’autant que la géolocalisation n’est pas ici une nouveauté, elle est utilisé dans les transports routiers, par exemple, depuis très longtemps, pour pister et surveiller, et optimiser le travail des employés. Mais la généralisation du géo-monitoring à une large part du salariat pourrait, là aussi, poser des problèmes qu’il serait bon de traiter de façon préventive, le corpus législatif n’étant pas forcément adapté a cette nouvelle donne technologique.
Quelles solutions peut-on imaginer ?
Le but de l’étude n’est pas de proposer des solutions à ce nouveau problème apporté par l’ère du numérique, mais de permettre au plus grand nombre de saisir l’ampleur du problème. A l’heure où le législateur se focalise sur Google Street View, il est bon d’apporter des éléments de réflexion qui pourraient permettre au moins obtus d’entre eux de réaliser que le problème va bien au delà de Google et que la mise au pilori systématique d’un bouc émissaire du numérique n’aura comme effet que de laisser le problème prospérer. Street View n’est que l’arbre qui cache la forêt, c’est un écosystème tout entier qui est en train de prendre place autour de la géolocalisation, un écosystème qui pourrait par ailleurs parfaitement se passer de Google si celui-ci était poussé à s’en retirer.
La régulation d’un écosystème aussi complexe ne sera pas chose aisée, mais elle s’avère indispensable, et demandera une étroite collaboration entre chercheurs, experts, et législateurs, faute de quoi elle sera inefficace, au mieux, et attentatoire aux libertés numériques, au pire.
L’obligation de faire mention et de permettre un opt-out lors de la transmission de données geolocalisées est une piste à étudier, ainsi que celle d’une possibilité laissée à l’utilisateur de maitriser la précision de la geolocalisation qu’il publie. Il y a, d’un point de vue technique, probablement beaucoup de choses à implémenter au niveau même des APIs, mais dans l’immédiat, la seule chose qu’il soit possible de faire est de sensibiliser le plus grand nombre à ces enjeux, en prenant soin de préciser qu’un mouvement conservateur consistant à interdire tout simplement la géolocalisation serait un frein considérable à l’économie numérique liée à l’internet mobile, dont la plupart des experts s’accordent à dire que son potentiel est plus grand encore que celui apporté par le web depuis une quinzaine d’années.
Dans l’immédiat, et à moins de maitriser l’outil technologique que vous avez dans les mains (ce que très peu de gens sont en mesure de faire et que beaucoup s’imaginent être en mesure d’effectuer), il est prudent de ne pas publier ses photos de vacances à partir de votre lieu de villégiature, et d’attendre patiemment votre retour pour les partager avec vos amis. L’alternative consiste à maitriser l’outil, mais si ce billet vous a appris quoi que ce soit que vous ignoriez jusqu’ici, c’est que vous en êtes loin.
(image d’ouverture CC de Artpjm et dessin de Catherine Créhange, alias @undessinparjour,
en CC de Emmanuel Gadenne)
si vous connaissez l’auteur du dessin, merci de nous le préciser
Cet article fera l’objet d’un débat télévisé sur Techtoc.tv, si vous souhaitez participer au processus collaboratif de mise au point de l’émission et intervenir dans les débats à venir, vous pouvez vous inscrire sur le site de Techtoc.tv.











27 juillet 2010 à 8:42
Observé récemment via Twitter
(1) Une personne parfaitement identifiable publie des photos de weekend.
(2) Lors de son retour, cette même personne indique plusieurs sa position.
Le (1) peut être utile à des cambrioleurs
Le (2) peut intéresser la police routière, car manifestement les limitations en vigueur n’étaient pas respectées.
27 juillet 2010 à 9:14
Le dessin est de Catherine Créhange, alias @undessinparjour sur Twitter et sur son blog http://undessinparjour.wordpress.com
27 juillet 2010 à 9:24
Merci Emmanuel pour la précision
27 juillet 2010 à 9:52
C’est beau le collaboratif !
@Catherine : les crédits sont complétés :-)
27 juillet 2010 à 10:32
Merci Fabrice
27 juillet 2010 à 10:41
Intéressant pour exploiter au mieux les sites des agences immobilières, ou, comment obtenir l’adresse d’un bien sans passer par l’intermédiaire… encore que si l’image est redimensionnée, et change de format, le tag EXIF ne survit pas ? Doit dépendre du logiciel, ça…
27 juillet 2010 à 11:56
Pour moi, les dangers du “géotagging”, ce n’est qu’une partie d’un danger (plus grand), celui de “ce qu’on transmet”. Donc, ça ne se réduit pas à des données géographiques, ça concerne toute sorte de données.
Je crois que la première fois que j’ai été confronté à ce problème ç‘a été avec des fichiers Word… c’est incroyable ce qu’un logiciel peut stocker comme informations dans un fichier, sans que vous le sachiez !
Et je ne parle même pas de ceux qui ne maitrisent pas l’informatique, et qui croient qu’en mettant en noir le fond d’un texte (lui aussi en noir) ça suffit pour “censurer” des passages (dans un document “classé” par exemple).
27 juillet 2010 à 12:02
@Godichon
C’est clair, mais on a intérêt à aborder cela une chose à la fois, sinon on fait un bouquin, et surtout, on noie tout le monde ;-)
La semaine prochaine, on publie le même genre d’article concernant l’internet des objets…
27 juillet 2010 à 14:15
“L’iPhone, par exemple, inclue une geolocalisation parfois supérieure en précision à ce qu’un GPS ordinaire est en mesure de faire, à toutes les photos qu’il prend, préviennent les scientifiques, une précision qui peut même être de l’ordre du mètre quand les conditions sont favorables, révélant ainsi l’adresse postale d’une photographie prise en intérieure.” .…
et là, je regarde sur ma droite …
appli iphone
readwritewebfrance
disponible sur l’appstore .…
la boucle est bouclée …
on se fait une manif virtuelle sur fesse bouc quand ?
27 juillet 2010 à 14:18
Je vous rassure, il n’y a aucune fonction de géolocalisation dans cette appli ;-)
Pour la manif virtuelle, c’est déja fait :-)
http://fr.readwriteweb.com/2010/01/12/a-la-une/echec-de-premire-cyber-manifestation-contre-loppsi/
27 juillet 2010 à 16:24
La géolocalisation est un enjeu majeur actuellement, sans elle aucun intérêt par exemple pour FourSquare et consorts. Comme souvent le danger ne vient pas de la technologie mais de ce que les utilisateurs en font. A leur décharge, il faut bien reconnaître que la protection des données personnelles quand on est sur Facebook, Twitter, ect devient un vrai casse-tête même pour les plus chevronnés. Pourtant, mis à part quelques spécialistes (et aussi pleaserobme.com ;-), je n’ai pas l’impression que le grand public ait réellement conscience de cette problématique, les constructeurs passent outre alors qu’ils devraient effectivement anticiper avant que le phénomène ne prenne trop d’ampleur.
28 juillet 2010 à 16:22
“L’iPhone, par exemple, inclue une geolocalisation parfois supérieure en précision à ce qu’un GPS ordinaire est en mesure de faire”
Pouvez-vous développer ce point ? Il ne me semble pas faire de sens, la seule fonction d’un GPS est de se positionner, je ne comprend pas comment/par quel miracle l’iPhone peut faire mieux.
28 juillet 2010 à 16:28
Je vais demander à Sarah, ce passage est d’elle. A priori, la fonction compas/gyroscope, et dans certains endroits, la triangulation Wifi.
28 juillet 2010 à 16:31
…et également une triangulation avec les antennes GSM. Je doute qu’en France on puisse transposer aussi facilement. Extrait de l’étude de Berkeley :
“Apple’s iPhone 3G embeds high-precision geo-coordinates with all photos and videos taken with the internal camera unless explicitly switched off in the global settings. Their accuracy even exceeds that of GPS as the device determines its position in combination with cell-tower triangulation. It thus regularly reaches resolutions of +/- 1 m in good conditions and even indoors it often has postal-address accuracy.”
28 juillet 2010 à 17:16
@Phil Yhand:
je pense que la triangulation par les antennes téléphones doit aider et le réseau 3G passant à l’intérieur des immeubles, le positionnement en intérieur est meilleur qu’avec un simple GPS
29 juillet 2010 à 6:21
Cet article intéressant pointe les dangers de l’extention de la géolocalisation de nos enfants qui ne possèdent pas le même filtre devant le net que leurs parents. L’ensemble des jeunes français de 11 et 12 ans sont inscrits sur Facebook malgré l’interdiction avant 13 ans et ce par simple mensonge de la date de naissance. Même si le projet de loi de programmation et de prévention de la sécurité intérieure punira l’emprunt d’identité d’un an d’emprisonnement et de 25 000 euros d’amende, la Cybercriminalité a encore de beaux jours devant elle avec des moyens techniques propre au web 2.0 en constante évolution. Bien à vous. Louis-Serge Real del Sarte, Consultant, Président d’easynetwork et auteur du livre Les Réseaux Sociaux sur Internet aux éditions Alphée
29 juillet 2010 à 22:05
Geolocalisation des tweets, et Street View en mashup, c’est justement l’objet du projet Street View: http://www.we-love-the.net/Stweet/
On peut naviguer de destination en destination en faisait connaissance avec les derniers tweets à chaque emplacement… un moyen de voyager et d’espionner les twitters les plus actifs.…
01 août 2010 à 8:44
Tagged as ”Toread”
+ Over-sharing and Location Awareness | Center for Democracy & Technology
Over the last few years the consensus about privacy on the Internet seems to have changed a lot. A few years ago, people were still hesitant about using their real names online, but nowadays people are comfortable sharing their exact location with the whole world.
+ On Locational Privacy, and How to Avoid Losing it Forever | Electronic Frontier Foundation:
- What is “locational privacy”?
Locational privacy (also known as “location privacy”) is the ability of an individual to move in public space with the expectation that under normal circumstances their location will not be systematically and secretly recorded for later use.