Que penser d’un monde où vos activités sont surveillées en permanence afin non seulement d’ «assurer la protection» des citoyens mais également pour donner sa pleine dimension à une nouvelle forme de marketing, qui permettra de mieux vous cibler ?
Un éditorial de Toby Considine chez Automated Buildings, une revue spécialisée dans la domotique et portée sur l’internet des objets, laisse à penser que tout cela est loin d’être de la science fiction. Son titre est cinglant : «L’énergie intelligente et la fin de la vie privée». Sa conclusion est une forme d’avertissement : les données d’usage des machines qui constitueront l’internet des objets seront le prochain champ de bataille de la vie privée.
Car avec l’arrivée prochaine de l’internet des objets, ce qui s’apprête à changer, c’est la quantité impressionnante de données et surtout de machines qui les produisent, qui ne demandent qu’à être surveillées.
Les coûts pour enregistrer et archiver ces données ne cessent de diminuer, ce qui ne fait que précipiter l’arrivée inéluctable d’une société de la surveillance plus efficace, dont peu d’entre nous mesurent l’ampleur et les conséquences.
Au cœur de l’argumentation développée par Considine, repose le nœud du problème posé par la technologie :
«Sans vie privée, le contrat social est changé. La tolérance zéro, combinée à la fin de la vie privée, ôte tout droit civique au citoyen. Le PDG de Google a récemment annoncé que «La vie privée est morte, il faut vous y faire», et d’un autre coté, la cour suprême Allemande a ordonné l’effacement rapide de toutes les données relatives aux tours qui transmettent les signaux hertzien des particuliers : le trafic web, les SMS, et autres ‘données personnelles’. La bataille pour la vie privée est déjà engagée, et plus les gens en seront conscients, plus ils s’en soucieront»
Le marketing de la surveillance

Parmi les nouveaux acteurs de la société panoptique numérique : le marketing de surveillance, qui en saura plus que vous sur votre propre personne. Bienvenue dans un monde où la vie privée ne sera qu’un lointain souvenir, au même titre que les moines copistes et les CD audios.
Les casinos de Las Vegas ont été les premiers a adopter un marketing basé sur la surveillance continue de leur clientèle. D’abord utilisé pour lutter contre la criminalité, l’omniprésence de la surveillance dans les casinos a fini par impacter l’ensemble du business, jusqu’à transformer en profondeur son marketing et son CRM. Wal-Mart, le géant de la distribution Américain, est également soupçonné de faire de même au sein de ses data centers secrets du Missouri et de l’Arkansas.
Cette nouvelle approche du marketing consiste à surveiller vos comportements pour optimiser votre profitabilité.
Mais là où la surveillance se limitait à un supermarché ou une salle de jeux, les données utilisées pour mieux vous cibler pourraient demain provenir d’une multitude d’autres sources.
La face sombre de l’écologie
Avec la technologie dite de smart grid, destinée à optimiser la consommation d’énergie dans les foyers, et présentée de façon quasi exclusive comme une avancée au nom de l’écologie, vient également une potentielle brèche dans la vie privée des foyers équipés. Toutes les données relatives aux usages que vous faites d’une multitude d’appareils électriques au sein de votre maison seront désormais stockées, archivées et analysées, et si personne n’y prend garde, revendues à des fins de marketing ou utilisées par les états à des fin de surveillance.
Les appareillages liés aux smart grids ayant de bonnes chances de ne pas appartenir aux utilisateurs (tout comme le compteur EDF qui se trouve chez vous ne vous appartient pas), le problème de la propriété des données qu’ils génèrent est pour le moins complexe, et au vu de la compréhension approximative qu’a le législateur de la technologie, on peut parier sur l’application à l’aveugle d’une loi existante (et dans ce cas il faudra tabler sur le fait d’avoir de la chance), ou sur l’obtention d’un régime favorable au entreprises par le biais de la pression de leurs lobbies, mais également du fait de la coupable ignorance des ces enjeux dans l’opinion publique.
L’internet des objets pose ainsi une multitude de problématiques du même ordre, où l’on s’aperçoit que si l’on n’y prend garde, votre intérieur, demain, sera plus redoutable encore qu’une caméra de surveillance installée dans votre chambre à coucher et reliée directement aux services marketing de France et de Navarre ainsi, en cas de dérive du régime, qu’au ministère de l’intérieur.
Des combinaisons technologiques qui forment les barreaux d’une société panoptique du numérique
Au cotés de l’internet des objets, une foules d’autres technologies se préparent à alimenter le marketing de surveillance (ou la société de surveillance, la fin justifiant, la plupart du temps, les moyens).
Serez-vous conscients, demain, que votre frigo signalera en temps réel à votre supermarché le menu de votre petit déjeuner ? Parano ? Pas si sûr…
Avec l’arrivée prochaine des puces RFID et des frigidaires intelligents (la marotte de Richard McMannus, le fondateur de RWW), c’est bel et bien ce qui nous attend d’ici une décennie à peine.
Le Centre pour la démocratie et la technologie a récemment publié une étude sur la combinaison de la reconnaissance faciale et des senseur RFID qui permettront bientôt de vous identifier et de communiquer avec vous d’une façon proprement révolutionnaire (et personnalisée), pour le plus grand profit des annonceurs. Un scénario que l’on retrouve dans beaucoup de films de science fiction, mais qui est, c’est important de le noter, sur le point de voir le jour.
Plus sombre, la combinaison des technologies de reconnaissance faciale, de reconnaissance sémantique de l’image (comme celle présentée par Quaero/Exalead/Dassault récemment), ainsi qu’une multitudes d’autres composants technologiques déjà sur le marché, promet de révolutionner la vidéo surveillance.

Plutôt que de se reposer sur les cerveaux d’une équipe de vigiles occupée à scruter toute la journée des moniteurs, l’ensemble des données issus d’un réseau de caméras de surveillance pourra dès demain être transformé en données personnelles, stockées et archivées, relatant vos moindres faits et gestes à partir du moment où ceux-ci ont été fait sur la voie publique, et dans le champs d’une caméra, bien sûr.
Combinées aux données issues de l’internet des objets, l’avenir que tracent ces assemblages technologiques est des plus lugubres.
De quoi réfléchir de façon un peu plus posée sur les récentes loi relative à ce qu’il serait convenu d’appeler pudiquement «vidéo protection», et réaliser que plus que jamais, c’est bien de surveillance et de données personnelles dont il s’agit, alors que la CNIL censé protéger des abus a – curieux hasard – été exclue du champs de la vidéosurveillace dans la loi Loppsi.
Cette nouvelle forme de surveillance, combinée à l’abandon de l’anonymat sur internet, prôné par les politiciens les plus radicaux, pourrait projeter en quelques années des pays naguères démocratiques dans un monde issu des pires cauchemars Orwelliens.

Le Deep Packet Inspection a, lui aussi, cette ambivalence en terme d’usages potentiels. A l’origine conçu à des fins marketing, et rejeté en son temps par la Commission Européenne, cette technologie pourrait refaire surface et permettre une surveillance extrême du réseau, notamment en ce qui concerne le partage de contenus copyrightés, où, combiné à la tolérance zéro, les droits des internautes et leur liberté d’expression se verraient, là aussi, anéantis.
Bref, entre l’internet des objets dont la production de données personnelles deviendra vite incontrôlable, et l’internet tout court dont beaucoup aimeraient renforcer la surveillance, la vie privée n’a plus beaucoup de temps à vivre si l’opinion publique ne réagit pas au plus vite.
La pression de l’opinion publique
Apprendre à préserver sa vie privée au milieu de l’internet des objets à venir sera bien plus difficile encore que sur le web, c’est dire. Pourtant, le parlement Européen s’est saisi du sujet et semble avancer dans la bonne direction, quitte, une fois de plus, à être en contradiction avec les gouvernement locaux, dont certains comme la France sont d’ardent partisans de la société de surveillance.
Comme le démontre brillamment Toby Considine, si la vie privée disparait dans un pays dont le gouvernement prône la tolérance zéro, les droits civiques disparaitront également. Les libertés numériques risquent fort, si on ne s’y intéresse pas plus dans l’opinion publique, de rapidement devenir le dernier rempart des libertés tout court.
(images CC-by de Kriss, duncan et Julian Turner ainsi que ©Mirror.co.uk)













28 juillet 2010 à 10:14
L’anoptisme comme alternative au panoptisme
Le concept d’Anoptisme est bien entendu à l’opposé de celui du » panoptique », du grec « pan » (tout), qui « est un type d’architecture carcérale imaginée par le philosophe Jeremy Bentham » dont « ‘l’objectif [...] est de permettre à un individu d’observer tous les prisonniers sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés, créant ainsi un « sentiment d’omniscience invisible » chez les détenus » (1).
Le concept d’ « Anoptisme » s’écarte aussi dans une certaine mesure de celui de l’ »Holoptisme », du grec « holos » (entier, tout, totalité), qui « consiste en un espace physique ou virtuel dont l’architecture est intentionnellement conçue pour donner à ses acteurs la faculté de voir et percevoir l’ensemble de ce qui s’y déroule » (2).
A en juger par l’opposition des racines grecques, on pourrait même croire qu’il y a un antagonisme radical entre Anoptique et Holoptique. Ce n’est pas tout à fait le cas : si l’Anoptisme, comme l’Holoptisme, « visent à fournir à l’individu une représentation modélisée [...] de l’espace dans lequel il évolue » (3), l’Anoptisme fait son deuil de l’idée de « totalité » de cet espace comme de l’ »objectivité » de sa représentation , et insiste au contraire sur l’arbitraire et la subjectivité des points de vue qui président aux architectures et aux modèles qui les déterminent.
Pour l’Anoptisme, les relations humaines ne sont pas réductibles à la mise en place d’une boucle de rétro-action cybernétique entre le groupe et l’individu ; l’essentiel est définitivement invisible à nos yeux. Le deuil de l’objectivité est rendu supportable par le fait que chacun est potentiellement auteur des points de vue, et acteur des règles et des codes qu’ils mettent en oeuvre. L’Anoptisme entend fonder de cette manière la légitimité d’une » perpective numérique » à mettre en oeuvre au sein des systèmes sociaux.
Dans cette perspective, « l’intelligence collective » d’un groupe ne peut se développer que dans la mesure où :
* chaque individu a accès à au moins une forme de représentation de l’activité du groupe,
* chacun peut se situer dans cette représentation, et en conséquence faire varier sa situation par l’action,
* cette représentation est considérée comme légitime par tout un chacun.
Ces représentations collectives évoluent selon l’activité du groupe. Elles en constituent des cartes dynamiques, établies selon certains points des vue.
La condition de légitimité ne peut être remplie que dans le cas où
* chacun a conscience de caractère réducteur des cartes et de l’arbitraire des points de vue qui y président.
* chacun peut agir sur les règles de constitution des cartes, voire sur le point de vue qui préside à leur conception.
http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=Anoptique
28 juillet 2010 à 10:19
Une prise du conscience du public, oui ! Mais j’ai bien peur que cela ne soit pas suffisant.
Que les artistes, les poètes, les hackers et toute personne de bonne volonté prennent d’assaut ces « outils » pour les détourner … des attentats poétiques, quoi !
Si le nombre l’emporte, alors le marketing de surveillance sera englouti par les fleurs ! ;-)
Utopie ?
28 juillet 2010 à 11:32
Merci pour cet article.
Ah si tous les internautes pouvaient lire ce que vous venez d’écrire…
Malheureusement pour beaucoup, DPI, RFID,… ne sont que pure utopie. Si personne n’est au courant comment les citoyens pourraient-ils se révolter contre ce futur si « enviable » ?
Et compter sur les journaux « télévisés » pour reprendre ce sujet ET le présenter dans le sens où vous l’avez fait, ça c’est une utopie.
30 juillet 2010 à 9:25
Comme les états ont tendance de devenir de plus en plus policés, (voir les nominations des flics au poste de préfet en France) il est sur que les outils servant à fliquer les personnes ont un bel essor devant eux. Mais il ne faut pas douter de la résistance lors de cette prise de conscience de cette espionnage de plus en plus présent, qui n’est pas forcement un plus sécuritaire(l’objet n’empêche pas le délit, le délinquant va s’y adapter), cela aura une place tôt ou tard dans les choix politiques de chacun et s’exprimera dans les votes. L’urne comme seul rempart dans la mesure où le numérique ne vienne pas là aussi perturber le fonctionnement.
01 août 2010 à 11:16
La vraie question me paraît être celle de la légitimité de l’objectif. Ainsi, n’est-il pas légitime de développer un marketing de surveillance (bracelet électronique – suivi numérisé…) à l’égard par exemple des malades et des personnes âgées dont la société médiatique nous révèle très souvent qu’ils sont maltraités ?
Il me semble y avoir un champ utile à explorer, notamment dans les domaines sensibles de la santé, de la liberté et de la sécurité (leurs défaillances violent les consciences) tout en se méfiant fortement du « marketing de surveillance » dont l’aboutissement (disparition de la vie privée) me paraît fort néfaste et nécessite et justifie la rébellion.
Vieuxloup
01 août 2010 à 23:09
La question d’une anonymisation des données est également fondamentale.
Regrouper et traiter des données globales pour proposer de meilleurs services, pourquoi pas ! Conserver l’origine individuelle des données, par contre, pose effectivement vraiment problème.
08 août 2010 à 2:26
Je crois qu’il faut voir le concept de vie privée ou non comme un troc. « Cette information fait partie de ma vie privée, que m’apporte de la révéler ? ».
Prenons l’exemple de la géolocalisation. Elle est faite par exemple par les opérateur de téléphonie mobile. Cela est un impératif technique : pour acheminer un appel jusqu’à vous, l’opérateur à besoin de savoir ou vous êtes. À l’inverse, une société de transport telle que la ratp n’a pas besoin de savoir cela pour vous transporter.
Dans un cas, un renonce à une partie de sa vie privée car cela nous est utile. Dans l’autre cas, on voit un abus de la technologie pour réduire la vie privée.
Le smartgrid est en effet capable de réduire la vie privée. Cependant, cela est fait à des fins utiles, de gestion plus intelligente de l’énergie. C’est un avantage sociétal. Il ne devrait donc pas être négociable au niveau de l’individu (ça peut sembler extrême, mais finalement, un individu s’opposant à révéler cette infos met à mal la gestion de l’énergie de tous, ce qui n’est pas acceptable dans un monde fini).
On assiste à trois « niveau » de réduction de la vie privée :
1/ Celle qui se fait au nom de l’intérêt commun. Le smartgrid en est un exemple. Elle est justifiée et ne devrait être gérée par la loi.
2/ Celle qui se fait au nom de l’intérêt particulier. Le téléphone portable en est un exemple. Le choix doit appartenir à chacun de laisser de coté un bout de sa vie privée afin d’y gagner sur un autre plan.
3/ Celle qui est fait sans intérêt pour la personne dont la vie privée est réduite. Celle-ci est inacceptable et il est important de combattre ceci.
08 août 2010 à 2:27
PS: il est tard, mon texte est mal écrit, mais l’idée est la.