Silicon Sentier a envoyé 2 filles de l’équipe, Alice & Nirina parcourir l’Europe… et ses lieux engagés dans l’émergence d’une culture de l’innovation par “ceux qui font”, les citoyens, les startuppers, les super-doer-maker-inventeurs, les artistes, architectes et designers qui se rassemblent dans des espaces non identifiés. Cela fait déjà une semaine qu’elles voyagent. De leurs rencontres, elles tirent des films et des articles à partager. Focus sur les hackers, pirates et étudiants bidouilleurs ingénieux rencontrés.
Ils sont programmeurs, étudiants en « computer science » ou en électronique, net artistes, designers, freelances ou jeunes entrepreneurs, employés dans des boites de sécurité informatique, professeurs de mathématiques…Tous ont en commun d’utiliser leur temps libre pour travailler sur des projets personnels avec passion. Appliquer le modèle de la collaboration initiée par le logiciel libre au monde réel, tel est leur quotidien.
Nous avons visité 3 hackerspaces, Metalab, The Hungarian Center for Knowledge et C-base, respectivement à Vienne, Budapest et Berlin.
/ Latché Swing / CC BY-NC-SA 2.0
D’un point de vue esthétique, Metalab et C-base vouent un culte à l’imagerie intersidérale…C-Base est un objet non identifié qui se serait crashé à Berlin, il y a de cela 12 ans. Le vaisseau spatial doit pouvoir redécoller un jour, c’est ce à quoi travaillent les geek-astronautes cachés dans chaque recoins. Une équipe de C-Base a répondu au concours lancé par Google visant à créer un robot qui puisse faire 500 mètres sur la lune et récolter des données…30 millions de dollars à la clef tout de même, les résultats seront rendus publics en décembre 2012.
D’un point de vue olfactif, ça pue l’homme, la vieille moquette et la clope. Il n’y a pas de femme – donc pas de ménage ? Il y a comme un côté vieil ado qui ne veut pas sortir de sa chambre en bazar. Cependant, on peut noter qu’à Métalab, les pièces détachées sont précieusement rangées dans leurs petites boites alignées. Les jouets sont des makerbots et laser cutter, la nourriture appartient au domaine public : si tu n’as pas mis de copyright dessus, elle peut être mangée par la communauté.
Plus sérieusement, d’un point de vue idéologique, quels sont leurs combats ?
Les influences tiennent d’abord du mouvement du Libre incarné par Richard Stallman pour les puristes, Lessing pour les autres, de la philosophie Punk pour le « Do it Yourself », les détournements de codes, les alternative au capitalisme.
Je ne suis ni experte, théoricienne ou chercheuse, d’autres le font mieux alors autant s’y référer. Un article dans Framasoft donne les résonances politiques des gourous de la culture Hacking, tirant vers le libertarianisme.
L’article analyse le site personnel d’Eric S. Raymond, l’un des programmeurs actifs du projet GNU, connu notamment pour La cathédrale et le bazar. Il y révèle un aspect de son œuvre : Armed and Dangerous, journal personnel où la star du hacking se montre féroce défenseur d’une liberté particulière : le port d’armes légal.
Les libertarians sont inclassables politiquement : « Le libéralisme libertarien semble échapper à la dichotomie politique classique gauche/droite de par ses thèses qui le situent à la fois à gauche au plan des libertés individuelles (dépénalisation des drogues, liberté d’expression, liberté d’immigration, liberté sexuelle, refus de la conscription…) et à droite au plan des libertés économiques (respect de la propriété privée, liberté d’entreprendre, libre-échange, réduction drastique de la fiscalité, rejet des politiques étatiques de redistribution…). » source : wikipedia.
Dans Internet Actu, Xavier De La Porte a écrit un article clair sur l’évolution des hackers, à partir des recherches de Steven Levy, auteur de Hackers, Heroes of the Computer Revolution. L’article synthétise la pensée de Levy sur l’évolution des Hackers.
3 catégories-types en ressortent :
- “titans”, ceux qui ont réussi, désormais riches et puissants et célèbres : de Bill Gates à Mark Zuckerberg en passant par Paul Graham qui investit aujourd’hui dans les « startups de hackers ».
- “idéalistes”, qui n’ont pas trahi l’idéal, mais d’une manière ou d’une autre, en souffrent : Richard Stallman, Richard Greenblatt.
- “nouvelle génération”, des gens qui ne voient pas le business comme un ennemi, mais un moyen pour leurs idéaux et leurs innovations d’atteindre le plus large public possible.
Concrètement, de ce que j’ai pu comprendre, entendre et expérimenter lors de notre voyage à Hackland, la solution chimique de la culture hacker actuelle peut se distiller en quelques us et coutumes :
Just do it : Au Métalab, la règle est que personne ne doit dire : « on devrait faire comme ceci… » mais appliquer soi même les bonnes idées. C’est à la fois un droit et un devoir, la communauté met à dispositions des moyens, les membres s’intègrent par des projets. C’est ce qui fait que pas mal d’entre eux sont critiques vis-à-vis des « labs » où la pratique est devancée par la recherche conceptuelle, où le faire est moins présent et les projets par conséquents, assez peu testables, tangibles ou concrets. Venant de l’univers de la programmation informatique où chaque ligne de code écrite est testée puis améliorée, le fonctionnement itératif est un principe évident pour eux, applicable à tous types de projets. Ils ont l’habitude de répondre à des cas pratiques ou des clients qui veulent un produit finis, ils ont le sens du détail, du forkage et de la livraison: passage de la « proof of concept » au prototype duplicable.
Liberté de l’information : Les données appartiennent à tous, les codes sont partagés, c’est ainsi que la collaboration naît et est créatrice d’innovation. Une idée n’appartient à personne, elle est le fruit de plusieurs étapes de maturation qui ont mêlé différents groupes de personnes. La propriété intellectuelle et les brevets appartiennent à un monde archaïque où l’idée appartenait à celui qui la formulait. Aujourd’hui, non plus simplement l’idée mais sa création est enrichissante, parce qu’elle confère au groupe qui l’a produite, une légitimité et étend son échos, son réseau et sa bonne réputation. J’ai rencontré Amélia à Budapest, avec l’équipe du Hackespace de Stef, elle est membre du parti Pirate en Suède et élue au parlement européen. La Suède est le seul pays à avoir suffisamment voté pour le parti Pirate pour qu’il obtienne 2 sièges au parlement européen. Elle raconte que le parlement n’écoute que des arguments qui entrent dans son cadre : l’économie de marché. Ainsi, elle bénit le principe de libre concurrence qui contre les lois concernant le renforcement des brevets et de la propriété intellectuelle.
La non-sélection : Il n’y a pas de critères de sélection officiels pour être membre, excepté payer la mensualité (entre 15 et 20 euros au Métalab), et encore…Les hackerspaces se veulent ouverts, en opposition au système étatique jugé bureaucratique et injuste. C’est l’envie, la participation aux projets qui comptent, non le style vestimentaire, les diplômes, la classe sociale ou la couleur de peau. « Venez comme vous êtes » pour reprendre le slogan de MacDo.
L’initiative NetzNetz en Hongrie, est un exemple assez intéressant.
Afin d’offrir une répartition plus juste et plus démocratique, du budget que Budapest pouvait allouer à des initiatives sociales et artistiques, un groupe de jeunes gens a créé une plate-forme pour récolter les avis des membres de la communauté des nouveaux média, plus à même de juger de la pertinence d’une initiative ou non. C’est ainsi que le Métalab a pu se lancer, avec un budget de 30 000 euros.
Le rejet du pouvoir industriel et commercial : Aujourd’hui, si les nouveaux entrepreneurs peuvent venir des hackerspaces, que le système capitaliste est donc moins controversé, la virulence envers les grands groupes demeure. Critiqués pour leur incapacité à produire de l’innovation et à vampiriser celles des autres, voire pire, à chercher à empêcher le développement du logiciel libre, les grandes entreprises, comme l’état, sont tenus à l’écart. L’indépendance est une vertu fondamentale qu’il est très difficile de conserver. Stef, fondateur du Hungarian Center For Knowledge a passé plus de 6 ans au département R&D du groupe Siemens, « Je suis resté aussi longtemps car je n’aime pas les échecs, mais j’ai du me rendre à l’évidence que ce n’était pas dans ce cadre que l’innovation pourrait éclore. On courre après des mini changements appelés innovations : des changements dans les matériaux utilisés, plus cheap, moins chers, super. Ici on fait mieux sans tous leurs moyens. » Il donne des cours d’informatique à la faculté et certains des membres du Hackerspace sont d’anciens étudiants, comme Dnet qui a créé HackSens, un boitier qui permet de dire si un membre est présent ou non dans l’espace, ainsi renseigner à quelque visiteur de la page web que ce soit, si le Hackerspace est ouvert ou non.
L’auto suffisance comme garantie de l’indépendance : « Nous sommes indépendants. Tout ce qui est au hackerspace a été fabriqué par nous même, on fait de la bonne récupération. Tout l’immeuble est autogéré » explique Stef. Le Hungarian center est spécialement bien entouré, il y a un bar en plein air au RDC, avec concerts de jazz, des espaces de jeux, des ateliers de graffiti, de peinture… L’ambiance est très agréable et l’état du bâtiment, brut mais solide. « Si demain Stef venait à partir, nous pourrions très bien vivre sans lui » illustre Dnet, l’étudiant bidouilleur et ambitieux…!
Si ces communautés influencent autant notre société, c’est parce qu’ils renversent les principes de l’innovation traditionnelle.
Dans cette vidéo très claire, Charles Leadbeater explique comment des groupes de gens indépendants font les produits « cutting edge » de demain : avec passion et indépendance, juste pour eux.
Pour finir, je dirais que nous nous sommes senties chez nous dans ces hackerspace, ou presque. Par honnêteté intellectuelle, il est à rappeler qu’il n’y a ni femme, ni personne de couleur, mais une moyenne d’hommes occidentaux, geeks et barbus, entre 17 et 40 ans. L’ouverture signifie que la porte est ouverte si on veut bien la pousser. C’est bien là le paradoxe, si le combat idéologique derrière en vaut la chandelle, alors on peut dire que cela manque d’actions qui parlent à tous, qui disent aux jeunes : » on est là, on sert à ça, si tu veux faire des trucs bien, viens nous voir ».
Retrouvez d’autres billets sur les aventures de Alice et Nirina sur YGAW!













16 août 2010 à 10:23
Yo!
Juste pour info, il s’agit de Lessig, et pas « Lessing », si vous parlez bien de Lawrence ;) Lessig dont je conseille les vidéos, au passage:
http://lessig.blip.tv/
Après, votre article est bien intéressant… même si je crains que de réduire une sous-culture (pas péjoratif, le « sous », hein ^^), aussi hétéroclite que celle-ci -mais je peux me tromper!- à une mouvance/idéologie politique (libertarian) soit un peu risqué… A suivre!
16 août 2010 à 11:50
Ah ah… « (…) la nourriture appartient au domaine public : si tu n’as pas mis de copyright dessus, elle peut être mangée par la communauté ». Mais ce n’était pas de la nourriture, c’était mon expérience de biologie moléculaire ! ;-)
Ah, par contre « (…) défenseur d’une liberté particulière : le port d’armes légal », c’est étonnant ! Pourtant, j’aurais imaginé le contraire. Parce que je pensais que les « lois de la robotique » (Isaac Asimov, etc.) faisaient partie de la culture générale du hacker. Sensibilisé à l’idée que la technologie ne devait pas faire de mal à un être humain, j’aurais crû qu’un hacker serait automatiquement contre le port d’arme.
16 août 2010 à 12:21
@bidouille: l’arme à feu n’est pas intelligente par rapport au robot. Ce n’est donc pas l’arme à feu qui tue mais celui qui l’utilise. Au usa on part de se constat pour dire que tout le monde peut en avoir une (chacun est responsable de ses actes), en europe on se dit puisque que c’est l’homme qui tue et non l’arme, faisons tout notre possible pour que seulement une petite majorité y est accès (polices, armées etc…).
16 août 2010 à 12:45
Tout comme Lonewanderer, je trouve le parallèle avec l’idéologie libertarienne un peu risqué …
16 août 2010 à 21:15
@tangi: Oui, oui… c’est sûr que, les armes à feu et les robots, ce n’est pas la même chose.
Mais on pourrait imaginer que, ayant une culture qui traite de ces sujets (Asimov, etc.), il y aurait une éthique vis-à-vis de l’utilisation qui serait faite de la technologie… un peu comme le serment d’Hippocrate pour les médecins.
17 août 2010 à 14:58
En Français, l’Etat (quand on parle de politique, pas des états de la matière) prends toujours une majuscule.
17 août 2010 à 16:09
Bonjour,
Un petit correctif : « netznetz » ce n’est pas la Hongrie mais l’Autriche et donc la ville de Vienne.
Quant à la « répartition plus juste et plus démocratique » 2 commentaires :
-à lire certains échanges sur la liste, le doute est permis.
-en Autriche la culture est directement liée à la politique : par exemple les galeries
d’art sont « rouges » (spö = socialistes) ou noires (övp = chrétien-démocrates)
et les artistes qui y exposent appartiennent respectivement au spö ou à l’övp.
Les subventions suivent le même principe.
17 août 2010 à 23:39
« Nous sommes indépendants » Venant de gars qui sont de purs citadins sous perfusion d’un système économique qui tire un avantage certain de leurs trouvailles technos, je trouve l’affirmation pour le moins piquante. S’ils rêvent de vaisseaux spatiaux, et pas de cultiver des légumes autrement qu’en « hors-sol », c’est peut-être que ces containers volants détachés de tout rapport terrestre représentent le stade ultime de leurs vies en apesanteur. En tout état de cause, il n’y a rien de moins « indépendant » qu’une station orbitale.
Des gars qui répondent à des concours organisés par Google et qui se réclament d’influences comme celle de Stallman où Lessig ne peuvent pas avoir digérer correctement leurs lectures d’adolescents.
Ils sont de droite, peut-être bien la pire : celle qui ne veut pas le savoir.
18 août 2010 à 14:22
@noch dazu
oui tu as raison, c’est bien an Autriche. Concernant la suite de netznetz, ça n’a pas duré, trop de divergences au sein de l’équipe, problèmes de transparence… La difficulté était de justifier une légitimité plus importante que celle de l’Etat à choisir les initiatives qui méritait de l’argent. Responsabilité lourde à porter et remise en question par l’ensemble des demandeurs. Mais bon, ils ont essayé et ont convaincu l’État de leur laisser cette tâche, c’est déjà ça.
18 août 2010 à 14:43
@noch dazu
oui tu as raison, c’est bien en Autriche. Concernant la suite de netznetz, ça n’a pas duré, trop de divergences au sein de l’équipe… La difficulté était de justifier une légitimité plus importante que celle de l’Etat à choisir les initiatives qui méritait de l’argent. Responsabilité lourde à porter et légitimité remise en question par l’ensemble des demandeurs. Mais bon, ils ont essayé et ont convaincu l’État de leur laisser cette tâche, c’est déjà ça.
19 août 2010 à 17:29
@Alice_zag
Merci pour ta réponse.
La liste de discussion « netznetz » est toujours active.
On y lit des infos intéressantes : messages postés par übermorgen,…
expos, workshop autour de linux, pd ou processing, arduino, etc…