Suite de la conversation trans-Atlantique entre blogueurs au sein de RWW : Curt Hopkins répond au dernier billet publié ici. Ceci n’est pas à proprement parler un billet, c’est un commentaire fait à un billet, et il est sur le ton des échanges que nous avons habituellement en privé, d’où le langage quelque peu familier.
C’est néanmoins un témoignage qui reflète un courant de pensée important aux Etats-Unis, qui est celui qui défend, de l’autre coté de l’Atlantique, ce que nous nommons ici les libertés numériques.
A vous de voir s’il est plus malin, pour défendre ces libertés, de faire bande à part et de lutter avec nos faibles moyens, ou s’il n’est pas temps de s’ouvrir à d’autres courants de pensée et de les comprendre, au sens premier du terme, afin du lutter unis, et de façon globale.
Implanté en Nouvelles-Zélande, aux Etats-Unis, en France, en Espagne, au Brésil et en Chine, les discussions au sein de ceux qui font RWW sont souvent mouvementés, mais elles s’efforcent de toujours laisser une place à des points de vue différents en provenance de cultures multiples. Cela nous a valu d’être censurés à de multiples reprises, aussi bien en Chine, en Iran qu’en Tunisie, mais cela nous permet également de mieux cerner les problèmes posés par l’avènement d’une civilisation numérique qui transcende les frontières et les cultures.
La simple idée que l’on devrait explorer les choses qui rendent délicates la combinaison de la camaraderie et de la raison (et dieu sait que je voue un culte à la raison) est tonifiante et malheureusement de plus en plus rare.
Au final, voici mes principaux points en faveur de la liberté d’expression [absolue]
Premièrement, allons «nous» réussir à «les» empêcher de dire des saloperies ? Parce que si «nous» y arrivons, que se passera-t-il quand, en cas d’alternance, «nous» et «eux» échangeront nos positions ? Quiconque a vécu à travers les époques Clinton > Bush > Obama sait bien que cela arrive sans arrêt, tout du moins dans les démocraties représentatives.
Il y a un dicton anglais qui dit que ce qui est bon pour l’oie est bon pour le jars («What’s good for the goose is good for the gander»). En français, cela signifie que si quelqu’un s’arroge un droit pour lui même, il ne peut l’interdire à quelqu’un d’autre.
Pourquoi diable ferais-je confiance à quelqu’un d’autre que moi pour déterminer quand, où, et quelles paroles stopper ? Etant, selon les propos de mon ami Kelvin, «l’homme blanc le plus rebelle qu’il ai jamais rencontré», je ne suis pas prêt à donner cette confiance là à quiconque.
Deuxièmement, mon pays dans son ensemble, et j’imagine le tiens, est suffisamment fort pour faire face à tout poison. Ici, on insiste beaucoup sur la notion de «bon sens», au point de le porter en idéal. Cela marche plus souvent que cela n’échoue.
La France croit plus au triomphe de la raison, mais des citoyens effrayés par leur propre ombre sont inutiles et facilement transformable en troupeau, et bordel, on a suffisamment vu cela à la suite du 11 septembre. Personne n’aurait imaginé que nous aurions laissé notre gouvernement s’en tirer avec des mesures qui ont été acclamées à l’époque.
Comme le dit Ben Franklin, «Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité». Tout cela a été un peu oublié, mais si l’on met en place un ministère de l’information pour nous dire ce qui est et ce qui n’est pas acceptable, où va-t-on ?
Pour finir, je pense que les gouvernements ne doivent pas mettre leur sales pattes sur leurs citoyens quand il s’agit de liberté d’expression. Aucun gouvernement, agence gouvernementale, intérêt privé ou groupe d’intérêts en accord avec les gouvernements ne devraient avoir le pouvoir de faire taire le peuple. Cela ne veut pas dire – pas plus que ne le dicte le sens commun – que les enfoirés, les XXXXX, les XXXXX, et les XXXX puissent avoir le droit de manifester dans mon quartier et de vomir leur bile sans rencontrer une vive opposition de la part de citoyens et d’associations.
J’ai eu autrefois une dispute à l’université avec des individus qui travaillaient à la défense des antisémites. Ils pensaient que ces derniers devaient être soutenus, financés et aidés pour propager leur haine belliqueuse. Ils ne doivent pas être aidés, et ils ne le sont pas. Leur capacité à faire une manifestation, écrire un blog ou publier un journal est pourtant assurée ici. Une fois leur capacité à diffuser des idées différentes garantie, la conséquence est que cette liberté d’expression vient avec des responsabilités : la votre, celle de juger et d’évaluer ces idées. Est-ce de la merde ? Dans ce cas, faites le clairement savoir.
Alors, «Le Congrès ne fera aucune loi… qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse» comme le proclame le premier amendement de la constitution américaine ? Un peu, oui, et ce n’est pas négociable.
La liberté d’expression est un droit humain élémentaire, pas une option politique.
Comment puis-je être aussi affirmatif ? Parce qu’il n’y a pas un seul pays sur terre où le peuple n’ait pas réclamé ce droit et en ait payé le prix fort. Les prisons du monde entier sont pleines d’individus dont les droits élémentaires ont été abrogés (si vous voulez de la paperasse pour appuyer ce point, jetez un oeil à la déclaration des droits de l’homme des nations unies, article 19). [nde: connaissant Curt, vous pouvez être certains qu’il inclue le prisons américaines là dedans]
Dès lors, toute restriction basée sur le fait de «heurter la sensibilité de quelqu’un», ou d’insulter le dictateur local ou un dignitaire religieux est une fiction utilisée par la mafia qui tire les ficelles de tout cela. Vous pensez que j’en ai quelque chose à foutre si je heurte la sensibilité de quelqu’un qui jette des enfants en prison pour avoir atteint à l’honneur d’un Ayatollah ou d’un général ou de quoi que ce soit ? FUCK THAT!
Bon, nous sommes à la veille d’un week-end à l’heure où j’écris ces lignes, et je m’apprête à faire une randonnée demain avec Calamity Jane, Al Capone et Sacagawea (bande de lâches mangeurs de fromage ;-), et c’est tout ce à quoi vous aurez droit pour aujourd’hui, alors prenez vous aussi le temps d’apprécier la vie, et buvez donc une bonne bouteille à ma santé :-)













20 août 2010 à 22:58
Ce texte, contrairement à ce que le titre laisse entendre, n’est pas un plaidoyer mais une discussion de bistrot.
Je m’explique: un plaidoyer repose sur des arguments de droit et non sur une opinion, indépendamment du fait que l’on partage cette opinion ou pas. C’est là un des principes qui fondent ce que l’on appelle l’état de droit, par opposition à la loi du plus fort, en l’occurrence de celui qui a le temps et/ou les moyens de gueuler plus fort.
Que la liberté d’expression doive être défendue avec la dernière énergie est une évidence que je ne consteste pas. En même temps, et le rédacteur l’indique confusément, la liberté de parole a pour corollaire le devoir d’assumer la responsabilité des propos que l’on tient. Or, l’auteur définit cette responsabilité individuelle comme, je cite: «celle de juger et d’évaluer ces idées»
Mais si le pouvoir d’évaluer est bien individuel, le pouvoir de juger n’appartient pas à l’individu mais à la justice, c’est une autre des garanties fournies par l’état de droit. Et c’est ici que se situe le cœur du problème.
Si l’on admet le droit à la liberté absolue d’expression, il faut admettre que «What’s good for the goose is good for the gander», ce qui signifie que la ou les personnes ou groupes mis éventuellement en cause sont en droit de demander réparation à l’autorité judiciaire. Laquelle autorité, dans tous les états sans exception, est financée par la puissance publique.
D’où la question: est-il préférable de dépenser l’argent de la communauté en mobilisant le temps des juges pour des questions du genre « m’sieur le juge, le gars m’a mal parlé », ou faut-il considérer que la loi peut définir certains types propos comme délicueux (c’est le cas de la France), pas tant pour faire taire le peuple que pour éviter des pertes considérables d’énergie, de temps — donc d’argent à l’ensemble du corps national ?
J’ajoute pour terminer que si l’on considère, à tort ou à raison, internet comme l’outil d’une nouvelle expression médiatique de masse, alors le principe formulé par Montesquieu suivant lequel il faut que le pouvoir arrête le pouvoir doit s’appliquer. D’autant plus qu’internet pose un problème inédit du fait de la pérennité des données qui fait qu’il y est pratiquement impossible d’effacer une parole (quelle qu’elle soit), ce qui, à mon sens, est un problème qu’il faut régler avant de pouvoir aborder celui évoqué par l’auteur du billet.
20 août 2010 à 23:14
C’est une discussion de bistro, c’est tout l’objet de l’introduction.
Donc ce sujet ne saurait être abordé sans régler le droit à l’oubli (dont tout le monde s’accorde qu’il est une aberration technologique, mais passons), et la liberté d’expression restreinte est efficiente sur le plan économique.
Pas mal. Un peu bistro également, mais on est dans celui qui fait face au Palais de justice ;-)
Mais pas mal, ceci dit.
21 août 2010 à 9:33
Abiram est pour la liberté d’expression, mais pas trop quand même… Si l’on admet le droit à la liberté absolue d’expression, les personnes ou groupes mis éventuellement en cause ne sont pas en droit de demander réparation à l’autorité judiciaire, puisque la liberté d’expression est absolue. De même que dans ce cas de figure, la loi ne peut définir certains types propos comme délictueux, puisqu’elle est AB-SO-LUE.
Plus prosaïquement, la restriction de la liberté d’expression ne devrait s’appliquer parcimonieusement qu’aux insultes caractérisées, aux appels à la discrimination en termes violents, aux appels à la haine, mais assurément pas aux opinions. Car aujourd’hui, en France, nombre d’opinions sont condamnables et régulièrement condamnés. Trop souvent en utilisant le vieux poncif éculé de trouble à l’ordre public, tout ça dans un pays qui a connu 1789, 1848, la Commune et 1968…
Bien que soutenant la liberté d’expression dans des cas bien plus nombreux que permis en France, je précise ne ruminer aucune haine contre un quelconque groupe de personnes, mon voisin, mon assureur ou ma belle-mère qui me donnerait envie de me défouler sur la place publique.
Précisions que la société civile n’est pas l’Abbaye de Thélème, qu’il faut se faire à l’idée que le cerveau occidental a été mutilé par de longs siècles de croyances qui menaient tout droit à la bêtise crasse, à l’intolérance et à la brutalité. Croyance assénées tant par les différents cultes que par les multiples dirigeants du continent.
Beaucoup de cons pensent comme des cons parce qu’ils ont été abreuvés, leur ascendance a été abreuvée, la société a été abreuvée de discours obscurantistes fondés sur la culpabilité, le rejet de l’autre et la violence. D’ailleurs, il ne faut pas chercher bien loin… Sarkozy en personne se permet régulièrement saillies ainsi qu’éructations haineuses et hystériques sur les étrangers, pour notre plus grande honte, mais sans être inquiété le moins du monde par un procureur.
21 août 2010 à 9:40
@hlfx
La liberté d’expression absolue ne veux en rien dire droit absolu à la diffamation, ce n’est pas du tout la même chose, la posture d’Abiram n’est là que pour appuyer sa démonstration, il faut la prendre comme tel, un jeu dialectique.
Si aux USA une personne est diffamée, elle peut demander réparation et l’obtenir, de la même façon qu’en France.
21 août 2010 à 12:02
@ Fabrice,
Je n’ai jamais pensé que la liberté d’expression était absolue aux Etats-Unis. Ce terme, « absolu », ajouté à « liberté d’expression », relève d’un concept pas vraiment souhaitable pour quiconque. Et je n’aurais personnellement pas pensé à l’employer.
Je dis simplement que je suis plus proche de l’approche américaine, quand bien même voilà quelques mois, ils n’ont pas hésité à traiter du génocide arménien au Congrès. Même si dans le cas présent, je suis d’accord avec leurs conclusions, je n’aime pas quand le législateur écrit l’Histoire, ce qu’il faut dire, écrire ou pas.
Que l’Etat se préoccupe de ce qu’il faut enseigner me semble primordial, la base est là. Mais vouloir contrôler tous les propos, tous les écrits relève de la gageure et rend hystérique, paranoïaque et totalement insupportable, comme l’est le pouvoir actuel, comme le sont à une autre échelle les états autoritaires et les dictatures.
21 août 2010 à 17:47
Bonjour Fabrice,
Penses-tu qu’il soit possible de ne garder comme seules limites à la liberté d’expression que la diffamation (au sens de diffusion de fausse information) et la protection de la vie privée?
A priori ça marche dans les cas suivants:
Si un intégriste WASP américain affirme que Obama est l’anté-Christ, il peut être condamné pour diffamation s’il ne peut justifier son propos.
Si un journal geeko-people sort des photos de toi dans ta douche, tu peux contester le caractère informatif de ces photos et invoquer la protection de la vie privée.
Dans le cas du journal Radical-National qui exprime une haine raciste envers des personnes, il n’y a pas de diffamation, ni tout à fait d’atteinte à la vie privée. Dan ce cas, je pense que la meilleure attitude est de ne pas nourrir le troll, de ne pas lui faire le cadeau d’une publicité gratuite en l’attaquant.
Ta vision de la liberté d’expression absolue inclue-t-elle une condamnation des incitations à la violence?
21 août 2010 à 18:32
Si tes intégristes ou je ne sais quoi sont hébergés aux USA et utilisent un VPN, on fait quoi ? On filtre internet ?
(sinon, ce n’est pas ma vision, c’est celle de Curt, qui représente assez bien celle des américains)
21 août 2010 à 19:42
Bonjour,
je dirige une société de Modération sur Internet, nommée Netino.
C’est donc un sujet qui m’interesse au plus haut point.
Comme notre métier consiste à modérer certains propos (certains diront censurer), nous sommes souvent accusés d’empecher la liberté d’expression.
Dans les faits, nous ne faisons qu’appliquer les consignes de nos clients.
Et je pense que c’est une bonne chose, meme si je preche pour ma paroisse.
Je peux vous assurer que l’envers du décor (ce que l’on modere, qui n’apparait pas en ligne) n’est vraiment pas beau a voir : propos extremement haineux, diffamation, divulgation de données personnelles sans autorisation (vengeance de voisinage) et meme des appels au meurtre…
Cachés derriere un pseudo, certaines personnes se permettent tous les debordements et cherche à profiter de l’audience de grands sites de presse comme une tribune.
Par ailleurs, ce sont toujours les « extremistes » de touts bords qui sont les mieux organisés.
Sans modération, une grande partie des commentaires d’articles figureraient dans les catégories ci-dessus. Est-ce vraiment ce que l’on a envie de lire sur le web ?
C’est un premier débat.
Et partout ? C’est un deuxieme débat.
Car il existe des espaces de libre expression.
Mais peut-on comprendre que les grands medias se permettent de filtrer certains propos ? On n’est plus seulement dans le domaine du droit, mais dans celui de l’Image de Marque. Et du trafic ! Car beaucoup d’internautes fuieraient les forums s’ils n’etaient pas modérés.
En esperant avoir apporté un éclairage utile à cette discussion,
cordialement,
Jérémie Mani
Président de Netino.fr
21 août 2010 à 21:10
Et vous pensez que c’est le rôle de l’état de faire de la modération ?
Il existe de la modération sur tous les forums du monde (en dehors de 4chan), que ce soit dans des dictatures ou dans des régimes ou la liberté d’expression est absolue…
24 août 2010 à 18:38
Je suis franchement partisan de la liberté d’expression à l’américaine.
Interdication de la diffamation, de l’atteinte à la vie privée, et c’est tout.
De quel droit l’état m’interdit-il d’exprimer des opinions ? Je ne comprends vraiment pas comment on peut laisser passer ça chez nous.
Et sans compter que je n’imagine aps un seul instant un ministre américan rester en poste après les popos tenus par Brice Hortefeux, alors que ce dernier a été condamné et reste en poste.
A quoi bon ?
24 août 2010 à 18:44
Je rebondis sur l’échange entre l’hôte et J. Mani :
Il est normal qu’il existe une modération dans les lieux publics, qui sans cela deviendrait des espaces complètement invivables.
C’est valable également sur internet (même si internet n’est pas un lieu, l’analogie est trop utile).
En revanche, que cette modération soit faite par les occupants des lieux me parait beaucoup plus sain que si elle l’est par l’état.
APrès tout, qui mieux que RWW peut juger de ce que doivent (ou ne doivent pas) contenir les commentaires sur son site ? Qu’est ce que l’Etat vient foutre là ?