Longue vie à Longshot : Le Magazine imaginé par des journalistes, créé par tous.

longshotGENESE DU PROJET : EXPLORER UN NOUVEAU JOURNALISME

Un magazine de qualité en 48 heures en utilisant l’infini des possibilités des outils technologiques? Pas de problème.

C’est le pari fou qu’avait lancé en Mai 2010 un groupe de journalistes travaillant à San Francisco. 1500 soumissions, 35 éditeurs et 60 pages plus tard, le magazine était prêt à être vendu.

Comeback-LongshotLes gens ont adoré. Pas seulement le produit final, mais l’esprit derrière l’initiative d’Alexis Madrigal, journaliste à The Atlantic, Mathew Honan contributeur chez WIRED, Sarah Rich, auteur, Heather Champ et Derek Powazek, fondateurs de Fertile Medium, et Dylan Fareed.

Le procédé pour créer du contenu ne pouvait être plus démocratique. Quel meilleur moyen d’impliquer le lecteur que de lui donner plus qu’une voix, mais de pousser à l’extrême cette fameuse interactivité et “openness” dont nous entendons tant parler depuis qu’Internet a envahi nos vies. Un thème permettait de dessiner une ligne éditoriale. La première tentative en mai avait pour sujet “Hustle”, traduisible par “brusquer”. Le lecteur était devenu créateur et avait 24 heures pour soumettre son travail journalistique quel que soit sa forme (reportage, photo, article, poème, essai, illustration, tweet, etc.). Les 24 heures restantes étaient utilisées par l’équipe des fondateurs pour éditer, étape d’une sélection redoutable comme j’allais le découvrir pour la deuxième édition. Le projet a aussi bâti sa force là-dessus. Grâce aux profils des initiateurs, le magazine était déjà entaché du sceau de la qualité. Le résultat allait définitivement entériner la marque.

En deux jours, ils l’ont fait. Le numéro Zéro de 48H Mag était né. Des milliers d’exemplaires ont été vendu, Le New York Times en parlait, et quelques temps plus tard, l’équipe recevait un Knight-Batten Award au titre de “Innovation in Journalism.”

TRANSFORMER LE PROTOTYPE EN VISION

Innovant? Le mot n’est certainement pas galvaudé ici.

Que des journalistes décident d’utiliser les nouvelles possibilités offertes par Internet plutôt que lutter contre, même au coeur de la Silicon Valley, cela ne coule pas de source. Les angoisses et peurs sont les mêmes que de l’autre côté de l’eau. La presse américaine est dans un sale état. “Paywall or not Paywall” est aussi la grande question du moment. Sauf que la curiosité, l’envie d’essayer prend toujours le dessus me semble-t-il à San Francisco. Echouer ou réussir ne sont que les deux versants de la même médaille. Loin d’être un gros mot, se tromper, une fois, deux fois, vous donne la légitimité de l’audace, de l’entrepreneur, du défricheur, de celui qui a tenté. Le label préféré de la Valley en un mot.

Par chance, le numéro Zéro apparaissait comme un succès. Quatre mois plus tard, le projet refaisait surface sous le nom de LongShotMag et non plus 48HrMag (quelques soucis judiciaires obligeant à changer de nom, le risque des projets spontanés).

Les principes restaient les mêmes. 48heures, un thème annoncé le vendredi à midi, 24 heures pour envoyer vos oeuvres et 24 heures de plus pour les sélectionner. Dimanche 29 août, à midi heure de San Francisco, le Numéro Un serait prêt. Avoir choisi le week-end rappelle bien de façon évidente que l’initiative repose sur la passion de ceux qui s’y investissent. GOOD Magazine offrait son bureau de Los Angeles à l’équipe pour ces deux jours de travail intense. J’allais avoir la chance d’aider à organiser le bureau de San Francisco. Le projet étant né ici, Lois Beckett prit l’initiative de recréer pour la première nuit l’équivalent du second bureau de rédaction. Grâce à l’aide et l’enthousiasme de PariSoma, nous montions la succursale. L’idée était simple. Que ceux qui voulaient travailler sur leurs contributions ou passer dire bonjour viennent nous voir. Le bureau ne pouvait être encore une fois plus ouvert. Il s’agit plus d’une communauté que d’un microcosme d’experts. Et même si les profils de gens présents dans le bureau ce soir-là est souvent brillant, ce n’est jamais ce qui est mis en avant ou de cela qu’il s’agit.

Personne ne se revendique d’aucun sérail. Imaginez une salle de rédaction éphémère où bloggers, journalistes, artistes vidéastes, consultants, chef de projet chez Creatives Commons se croisent, échangent, se parlent. C’est cela qui fait aussi la spécificité de LongshotMag. Personne n’a l’exclusivité de créer quelque chose de bon. Votre carte de presse ou le titre de votre journal ne vous confère pas un monopole.

Je découvrais aussi que personne n’avait grand chose à y gagner financièrement parlant, en tout cas pas pour le moment, même si chaque personne publiée dans LongShot est rémunérée.

Par contre, tout le monde se sentait chanceux de faire parti de l’aventure. Peut-être même d’ici cinq ans apparaîtront-t-ils comme les pionniers qui ont aidé à l’installation d’un procédé durable. Comme ces articles qui vous révèlent ce qu’ont été les 20 premiers tweets du monde.

UNE VISION COLLECTIVE EXIGEANTE

On entend d’ailleurs beaucoup parlé de ces tribus et communautés que créent les plates-formes sociales. On en parle tellement qu’elles finissent presque par se dématérialiser, devenir un autre de ces “buzz words” que nous aimons. Et tout à coup, elle vous apparaît concrètement. Faites la recherche @longshotmag sur Twitter, cela vous donnera une idée.

L’autre caractéristique de LongshotMag est évidemment sa rapidité d’exécution. Personne ici ne la voit comme une menace à la qualité du contenu. Elle représente un challenge excitant pour se surpasser selon Cameron Bird, auteur free-lance présent ce soir-là dans le bureau de San Francisco. Etre inventif, interviewer, créer une histoire, un reportage photo le plus vite possible dans un cours laps de temps. La créativité est peut-être même exacerbée si elle s’enracine dans une certaine structure. Tout rend donc ce magazine exceptionnel, au vrai sens du terme.

Le timing serré est extrêmement respecté. A 13h le jour suivant, plus personne ne peut envoyer quoi que ce soit. Cela représente un défi personnel au delà de l’aventure collectif.

Reste à passer la barre du travail d’édition. Loin d’être un projet naïf à l’angélisme démocratique exacerbé, les éditeurs de LongShotMag ne cherchent pas la performance. Ils veulent démontrer quelque chose à travers cette expérimentation. Pour cela, le magazine doit être bon. Ouverture d’esprit, certes, mais une fois le travail de sélection fini, 5% des contributions reçues sont considérées de qualité suffisante et seulement 2% seront finalement utilisées.

Moi-même, étant partie intégrante de l’équipe de San Francisco, j’avais donc accès au serveur pour lire tous les travaux reçus. Je pouvais donc être “éditeur”, donnant mon avis à l’aide du système mis en place par les fondateurs.

La décision finale revenait à l’équipe à Los Angeles ce soir-là, bien sûr. Mais tout à coup, je sentais que mon avis pouvait avoir un impact réel. Il s’agit aussi de la dynamique créateur-créatif. Le projet devient meilleur car divers, innovant et conceptualisé. Vous donnez le meilleur de vous car vous vous sentez écouté, investi et passionné.

C’est cette double dimension qui est formidable. Je ne sais pas si j’ai assisté à ce que pourrait être l’avenir du journalisme durant cette soirée de vendredi soir où nous nous sommes quittés tard dans la nuit. Parfois, vous en oubliez même qu’un magazine est entrain de se faire. Les phases de concentration s’alternent avec les moments plus amicaux. Il s’agit aussi d’un moment social pour les contributeurs présents comme me le confirmaient  Stassa Edwards et Adam Weinstein tous deux journalistes chez Mother Jones.

LA MEILLEURE FACON DE PREDIRE L’AVENIR, C’EST DE LE CREER

Je ne sais donc toujours pas ce que sera le journalisme de demain. Je crois même que les explorations multiples qui se succéderont pour trouver de nouvelles façons de délivrer du contenu qui ont pour ambition de vous informer, ne devront peut-être pas se laisser enfermer par ce mot. En inventer d’autres? Pourquoi pas.

Adam Weinstein pense qu’à l’avenir la répartition auteurs/éditeurs sera remplacée par celle de producteurs de contenus/curateurs. En tant que journaliste lui-même, cela ne l’effraie pas plus que cela. Au contraire, il aime les expériences comme LongshotMag où la culture du blog rencontre celle de l’édition, où se croisent ceux qui ont un nom et celui qui en rêve, où la tentation du cynisme, du petit monde journalistique qu’il connaît lui apparaît comme le pire des choix. Cette diversité rend la publication unique. Les gens achètent le magazine pour cela. Par curiosité aussi, ou pour être de la tribu. Mais ils y reviendront pour sa qualité.

Cameron Bird citait une phrase de Clay Shirky pour illustrer son enthousiasme à propos de cette initiative. Dans son article sur l’avenir du journalisme Newspapers and Thinking the Unthinkable il affirme « Experiments are only revealed in retrospect to be turning points.” Nous serions dans cette phase de transition où les anciennes institutions s’écroulent avant d’en avoir solidifiées de nouvelles. Au lieu d’attendre, mieux vaut s’y plonger, et faire parti de ceux qui ont essayé et exploré. Certaines idées survivront, d’autres mourront aussi vite que l’envie qui les avait fait naître. Si vous faisiez parti de ceux qui s’y sont jetés, vous avez plus de chance de vous trouver au bon endroit au bon moment après le chaos.

Je demandais à Joe Brown de Gizmodo assis à côté de moi vendredi quelles étaient ses motivations. Sa réponse fut aussi limpide que courte :”It was so much fun the first time.”

Oui, on pourrait parfois l’oublier. Explorer est simplement passionnant.

Le Numéro Un est là, prêt à midi dimanche 29 août comme convenu. Le thème était “Comeback”, que se sont donc appropriés les internautes.

Je vais l’acheter. La force de la marque vous dis-je, la confiance dans la qualité de ce que je vais découvrir aussi. Je n’avais absolument pas l’intention d’envoyer quelque chose d’ailleurs pour tenter d’être publié dedans. Mais la créativité est une maladie contagieuse. L’illustration se joignant à cet article fût le travail envoyé par Matthieu Rossat, Eric Sault et moi-même.

Juste pour le fun.

Axelle Tessandier - @axelletess

(illustrations de Matthieu Rossat et Eric Sault)


Recommandez cet article à vos amis

et rejoignez nous sur Facebook et Twitter...



6 commentaires pour cet article

  1. Jérôme

    Le principe est vraiment génial ! Surtout que l’on m’a prévenu que les nord américains étaient des marathoniens alors que nous français sommes des sprinters et donc plus enclins à faire ce genre d’initiatives.
    Enfin j’aime particulièrement le point sur le fait que les américains ne prennent pas l’échec comme une fatalité, ils osent donc plus.

  2. Axelle

    @Jérôme: la mentalité est certainement différente , mais le monopole des idées innovantes n’existe pas !;-) .merci pour votre commentaire .

  3. hlfx

    En somme, on applique le principe du net au papier. En faisant appel à la créativité parfois débridée et au talent de M. Lambda.

    Evidemment, ce médium ne touchera la population qu’à la marge, ou presque. Bien moins que les meilleurs auteurs de la Toile, en somme – les meilleurs auteurs, hein… pas les plus consultés.

    Mais pour une somme finalement dérisoire, on aura un florilège de contenus de qualité plus que respectable et le plaisir de dévorer tout cela sur du papier… Ajouté à cela le plaisir de découvrir un concept encore en work in progress et la satisfaction « d’en être ».

    De nombreux concepts fonctionnent bien dans le monde des médias en support papier, tels XXI – le pionnier, le Mook d’Autrement ou Usbek & Rica – à découvrir d’urgence, ou même Granta chez nos voisins britanniques. Ce support papier n’est pas mort, loin de la, à condition que le contenu suive.

    Je ne vais pas avancer de solution sur ce qu’il faut faire – il n’y a pas de recette miracle et je ne suis pas forcément très compétent non plus, mais plutôt envisager ce qu’il ne faut pas faire.

    Il faut à tout prix éviter la concentration dans les médias qui prétendent nous informer. Parce que toute cette baronnie journalistique finit par nous servir un discours trop général, unique, tiède, convenu, lénifiant, incolore, inodore et sans saveur. Tout cela bien entendu sous la pression des patrons de presse trop souvent amis du pouvoir – en tenant compte de l’alternance – et des actionnaires.

    Eviter le prêt à penser – au pire populiste et démagogique, les lieux communs, les banalités d’usage, les images d’Epinal à pleines pages. Eviter de prendre les gens pour des cons, il y a déjà la télé pour ça…

    Eviter les gros titres créés pour ne se fâcher avec personne, ils sont légions. Un gros titre apathique et un texte mordant et bien informé, c’est du travail pour rien ou presque, car le gros titre a fait son œuvre. Le symptôme d’une presse qui n’a pas de « cojones », qui n’assume pas ses points de vus et qui méprise ses journalistes.

    Eviter la dispersion dans des domaines mal maîtrisés – le nombre d’âneries lues dans les rubriques scientifiques des quotidiens est aberrant. Les gens achètent des magazines spécialisés dans les domaines pointus ou particuliers – il n’y a qu’à voir l’engouement des Français pour les hebdos et autres mensuels.
    Donc éviter de se prendre pour un médium global, qui va nous révéler chaque jour une vérité globale, voire universelle et bien entendu voulue satisfaisante sur le monde particulièrement complexe dans lequel nous évoluons. Trop prétentieux et bien trop vain… Surtout que nous n’avons pas le temps de tout lire, tous les jours, que nous n’en avons pas envie – alors pourquoi payer ?
    Surtout que nous avons Internet. C’est beaucoup moins onéreux, livré sans mode d’emploi certes, mais nous avons appris à faire avec.

    Liste non exhaustive.

    La force de Longshot est peut-être tout simplement de s’adresser aux gens qui fuient le carcan imposé par les médias dominants, carcan au combien abrutissant à la longue. Aux gens qui ont trouvé sur le net une bouffée d’oxygène – sans pour autant l’idéaliser. Mais qui restent foncièrement attachés au format papier à certaines conditions. Et notamment à condition de rêver un peu quand ils ouvrent un livre ou un magazine, non pas nécessaire qu’un autre monde est possible, mais que celui dans lequel nous vivons ne se résume pas au discours monocorde et plat des médias dominants.

  4. Axelle

    Cher HLFX,

    je crois que c’est est beaucoup plus simple que cela. Il faut avoir envie d’imaginer autre chose.
    Sans se demander si on fait du papier ou pas, si le microcosme journalistique est sclérosé. Bloggers/journalistes est une coupure bien moins evidente ici. Beaucoup aussi se disent « Writers » quand je leur posais la question, quelque soit le support .

    LongShot ne s’adresse pas « aux gens qui fuient ». LongSHot propose quelque chose, c’est tout. AVec passion.
    Vous avez l’air même de bien mieux connaître qui sont les lecteurs qu’eux dans votre dernier paragraphe…
    Je sens aussi une certaine colère, peut-être légitime. Mais encore une fois, je ne crois pas qu’il s’agisse de cela ici. C’est une expérimentation, fun. Je souhaitais plus parler de cela. Car cette curiosité qui prend le dessus sur un certain attentisme reste le nerf de l’innovation dans n’importe quel domaine. Axelle

  5. Roald

    Merci pour ce bel article.
    Avec un peu de recul, on réalise que l’esprit d’entreprise, est finalement très proche de celui d’un enfant : expérimenter, s’avancer, prendre des risques, explorer, n’attendre d’autre récompense que le « fun »… :-)

    Bien entendu, plus tard, il est utile que ça devienne adulte, que l’on trouve les business models, que l’on solidifie tout ça.
    Mais la démarche initiale est celle d’une émergence.
    C’est rafraîchissant à voir ! Merci !

  6. Axelle

    Merci Roald. SI cela peut être inspirant, leur démarche est déjà une réussite . Si je peux aider à raconter cela, c’est l’essentiel ! . Axelle

4 Trackbacks For This Post

  1. Veille technologique du 26 août au 2 septembre :

    [...] Longue vie à Longshot : Le Magazine imaginé par des journalistes, créé p… – Longshot : Le Magazine imaginé par des journalistes, créé par tous. http://bit.ly/dlsBlU par @axelletess [...]

  2. Le blog de Djidane » Du 25/08 au 02/09 :

    [...] le magazine imaginé par des journalistes, créé par tous, sur un modèle à tendance [...]

  3. Bosser avec le web, et non pour le web: boîte à outils » Article » OWNI, Digital Journalism :

    [...] contre, un article de ReadWriteWeb d’Axelle Tessandier revient sur deux points [...]

  4. [Tweets] Science, data, avenir : 1001 liens sur le journalisme | Quand les singes prennent le thé :

    [...] Post est une mauvaise nouvelle pour le journalisme par Pascal Lapointe (ASP, 11 février 2011) Longue vie à Longshot : Le Magazine imaginé par des journalistes, créé par tous (ReadWriteWeb, 31 août 2010) [es] « La hoja sagrada » [...]

  • A propos
  • Best of
  • Buzzing
  • Tags

ReadWriteWeb est un blog dédié aux technologies internet qui en couvre l’actualité et se distingue par ses notes d’analyse et de prospective ainsi que par l’accent mis sur les usages et leurs impacts sur les média, la communication et la société. Il est classé parmi les blogs les plus influents de la planète par Technorati et Wikio. Publié en cinq langues, il s'appuie sur un réseau de correspondants locaux en Nouvelle-Zélande, aux Etats-Unis, en France, en Espagne, au Brésil, en Chine ainsi qu'en Afrique francophone. Ses articles sont publiés dans la rubrique technologie du New York Times.


Partenaires

hébergement infogérance Bearstech
ATLN Association Tunisienne pour les Libertés Numériques

af83



Tunisie média

Appli iPhone


 

Recommandés



Activité sur le site