ByLasKo, l’auteur de ce billet, est un journaliste et blogueur tunisien spécialisé dans la musique et les médias sociaux
Khaled Said a été interpelé, le 6 juin dernier, dans un cybercafé de son quartier d’Alexandrie en Egypte. Il a été battu à mort par deux policiers, en pleine rue et sous le regard de tous, pour avoir diffusé sur le web une vidéo montrant les forces de l’ordre en train de se partager de la drogue et de l’argent saisis à la suite à un coup de filet.
Le rapport du médecin légiste avait conclu rapidement à une mort par asphyxie, suite à l’ingestion d’un sachet de cannabis qu’il aurait tenté de dissimuler ainsi aux policiers venus l’arrêter. Les autorités Egyptiennes affirmaient de leur coté que Khaled Said était toxicomane. Somme toute, un banal fait divers. Circulez, il n’y a rien a voir.
Révolte sur Facebook
La campagne « Nous sommes tous Khaled Said », lancée sur Facebook et qui réuni à ce jour pas loin d’un quart de millions de «fans» (lien de la page en arabe), soit près de 10% des utilisateurs de Facebook en Egypte, a fait voler en éclat le mensonge gouvernemental en montrant la photo de Khaled après son décès. Mutilé et complètement défiguré, il était clair qu’il était mort sous la torture (la photo est à déconseiller aux âmes sensibles)
La page de soutien à Khaled Said est devenue en quelques jours la plus suggérée entre les utilisateurs de Facebook en Egypte, et un compte Twitter bilingue arabe et anglais été créé (Elshaheeed, traduit « le martyr »). L’administrateur du compte Twitter a par la suite lancé le hashtag #KhaledSaid, et a tenté d’en faire un «trending topic» à deux reprises avec l’aide des sympathisants du monde arabe, notamment en ciblant les utilisateurs influents de Twitter, dont le journaliste et blogueur égyptien Wael Abbas.
Sur Facebook, la fédération de sympathisants s’est faite plus imposante de jour en jour : diffusion de messages, changement de photo de profil, upload de photos personnelles avec des pancartes affichant leur soutien…
De Facebook à internet, puis au monde réel
L’une des composantes qui a fait le succès de cette campagne d’activisme en ligne a sans nul doute été l’existence d’une adresse email de contact et d’un blog assez complet, rassemblant toutes les informations sur l’affaire Khaled Said.

Beaucoup d’artistes ont rallié la cause, plusieurs chansons ont été éditées à la mémoire de Khaled, des comédiens et des acteurs présents dans les média Egyptiens se sont mobilisés et ont même participé aux « silent stands » qui s’organisaient régulièrement sur la page Facebook.

Plus efficace encore que les flashmobs, ce mode de manifestation pacifique a beaucoup fait parler de lui en Egypte. Les «silent stands» avaient lieu simultanément dans plusieurs régions égyptiennes, et ont réuni de très nombreux citoyens. La violence employée par la police pour réprimer les manifestants n’a fait qu’envenimer les choses.

Changement de cap (ou de mensonge)
Ayant réalisé que la situation était devenue incontrôlable, le gouvernement a changé de stratégie : ils ont présenté une nouvelle version des faits, affirmant que Khaled Said se serait fait tuer suite à la conversion de ses frères au judaïsme et à leur demande de naturalisation américaine. Khaled, soupçonné d’être tenté de les rejoindre, aurait donc été assassiné par des islamistes, ce qui, au regard de son tout nouveau statut de traitre, n’était pas bien grave, finalement. Par contre, plus question de toxicomanie.
Pour appuyer ses affirmations, le gouvernement fit circuler une photo qui ne faisait guère que démontrer sa faible maitrise de Photoshop.
Elle fut immédiatement dénoncée sur Facebook.
Les militants, de leur coté, sont passés à l’étape suivante : ils ont demandé à tout le monde d’écrire « Non à la torture, non à l’Etat d’urgence, ce pays est le nôtre : Nous sommes tous Khaled Said », ainsi que d’autre messages revendicatifs sur tous les billets de banque qui leur passait dans les mains afin de diffuser leur message sur quelque chose dont il est difficile d’arrêter la circulation : l’argent.
La campagne « Projet du million de billets de banque » faisait sortir le militantisme du online, avec un certain succès.

Il faut dire que la brutalité policière est un fléau endémique en Egypte dont la page de soutien a Khaled Said se fait l’echo, et cette campagne n’a fait que faire exploser une colère trop longtemps contenue chez de nombreux citoyens Egyptiens. Elle a été l’occasion de mettre à jour un nombre impressionnant de brutalités dont le témoignage n’a fait qu’ajouter à la colère : des personnes âgées brûlés dans un commissariat, un enfant mort sous la torture, des individus violés (dernièrement, une femme en niqab a été victime de viol par des policiers), des harcèlements et des menaces de toutes parts…
Au centre de la polémique : l’Etat d’urgence, décrété suite à l’assassinat du président Anouar el-Sadate en 1981 et reporté d’année en année depuis, et qui a été assouplit récemment mais sans que cela soit visiblement suivit d’effets.
La page Facebook suit désormais toute affaire de brutalité policière et d’abus de pouvoir, l’affaire Abderrahmen Achref a par exemple a été démêlée grâce aux efforts des internautes.
L’administrateur de la page Facebook a bien reçu des menaces de la part des policiers, et beaucoup d’opposition chez certains membres de Facebook, mais il continue à poster les photos et les informations relatives à l’identité des policiers qui abusent de leur pouvoir, notamment en insultant ou en agressant les manifestants.
Les deux meurtriers de Khaled Said attendent, eux, la sentence qui sera prononcée à leur égard par la cour.
Pour en savoir plus : BBC, NouvelObs, Le Figaro, Rue89, FranceActu, Huffington Post, The Majlis, MediaOriente, Le JDD ainsi que la chaîne YouTube dédiée.














07 septembre 2010 à 8:37
Merci, vu d’Egypte, ce billet est totalement en phase avec la vérité… Malgré un tout petit oubli. Si je peux me permettre, avant cette affaire, il y a deux ans, il y avait le mouvement dit « du 6 avril » qui s’est créé grace à facebook et twitter, un mouvement de protestation politique qui avait declanché pas mal de manifs dans le Caire et au delà. L’activisme en ligne ne date donc pas d’aujourd’hui et aujourd’hui, Internet est devenu un des suls vrais moyens d’expression en Egypte.
Un des premers a avoir monté un site est « Waellabas » qui avait publié les videos du viol d’un chauffeur de bus dans un commissariat… quelques années auparavant, ca ne date pas d’aujourd’hui ! de là, tout le monde s’estmis à envoyer ses photos, ses videos…
Aujourd’hui, ans les manifs, il y en a chaque semaine, on voit des appels aux etats unis (venez nous liberez et nous apporter la democratie) avec les photos de quelques ativistes.
les etudiants en journalisme francophone ont pas mal traité le sujet ici dans quelques pages http://ffjlecaire.midiblogs.com/media/02/00/192711243.pdf il y a quelques papiers sur l’activisme on line.
07 septembre 2010 à 8:44
Un autre lien, beaucoup plus glauque http://is.gd/dRa9l Je connais ce gars et e peux vous dire que les photos ne sobt pas truquées.
07 septembre 2010 à 12:11
On ne peut pas accéder (12h04 en france) à la photo avant/après de Khaled sur Facebook. Coïncidence ?
En tout cas bravo de parler de ça, je ne suis pas un accro des infos mais je n’en ai pas entendu parler sur les médias traditionnels.
07 septembre 2010 à 12:39
curieux…
07 septembre 2010 à 13:11
La photo en question est ici (encore une fois, attention c’est choquant) :
http://www.elshaheeed.co.uk/home-khaled-said-full-story-background-truth-what-happened-torture-in-egypt-by-egyptian-police/
07 septembre 2010 à 20:04
Je confirme que la photo est inaccessible avec ce lien facebook, mais semble toujours y être sous ce lien : http://www.facebook.com/ElShaheeed?ref=nf#!/photo.php?pid=44421&id=104224996294040&ref=fbx_album (en tout cas elle est toujours présente sur la page)
Merci pour cet excellent article. Je n’ai malheureusement pas de mots assez forts pour dire ce que je pense de ce genre d’évènements qui me paraissent si loin quand on est français, mais cela constitue déjà une belle marque de solidarité que de résumer ainsi les faits.
08 septembre 2010 à 18:02
« Il a été battu à mort par deux policiers, en pleine rue et sous le regard de tous »
C’est beau la solidarité
08 septembre 2010 à 18:21
Mouis… enfin, on a assisté aux même phénomènes en France où les brutalité policière déclenche rarement les protestations de la foule (sauf dans les banlieues chaudes où effectivement, la réaction est violente), aux USA, où l’on a vu des Sikh se faire tuer pour avoir l’air d’être musulmans…
J’ai peur que nous n’ayons pas vraiment de leçon à donner… :(
09 septembre 2010 à 11:04
Très bel article, je fais suivre sans attendre.
12 septembre 2010 à 16:30
Ju : En effet, l’activisme en ligne dans les pays arabes ne date pas d’aujourd’hui, et à aucun moment je n’ai dit ça, je dis juste que la campagne « Nous sommes tous Khaled Said » est la plus grande qui a jamais été lancée ;)
Tony : Tu sais quand c’est des représentants des forces de l’ordre qui sont à l’assaut d’un citoyen, la solidarité n’est pas aussi facile à pratiquer..
12 septembre 2010 à 18:56
Cette histoire est horrible, et j’admire les égyptiens qui ont su réagir de manière pacifiste et efficace.
18 octobre 2010 à 19:29
L’utlisation des billets de banque est sans doute à la fois un formidable accélérateur tout comme un moyen de toucher ceux qui n’ont pas accès à internet. On a des moyens de récupérer plus d’infos sur l’impact de l’utilisation de ce levier ? En tous cas, merci Fabrice.
19 octobre 2010 à 2:30
Absolument impossible à quantifier (à moins d’être la banque centrale égyptienne, et encore), mais en effet, c’est brillant, et on pourrait tout a fait adapter cette technique ici…
27 janvier 2011 à 11:37
Je suis vraiment impressionné par l’utilisation des billets de banque. C’est la première fois que j’entends parler d’une telle initiative et je la trouve tout simplement géniale.
Y aurait-il plus d’infos/d’articles sur cette diffusion d’information ou d’autres actions de ce genre ?
En tous cas merci beaucoup pour cet article et tous les autres d’une grande qualité.
27 janvier 2011 à 15:33
En Français, je ne crois pas, en arabe, très certainement, mais ne parlant pas arabe… :(
02 février 2011 à 16:09
bravo! continuez ! déboulonnez la vieille statue de marbre froid!
attention à la récupération par les « amis » occidentaux ;ce sont eux qui ont installé les Mbakbo,les Ben ali ,les Moubarak .N’écoutez pas le chant des diplomenteurs de tous bords!Seules vos ressources et vos positions « stratégiques » les intéressent.
Courage.