Malgré ce qu’en pense Malcom Gladwell, qui affirme dans le New-Yorker que la révolution ne sera pas twittée, les medias sociaux ont certainement bousculé quelques repères. Michel Serres, de l’académie Française, explique ainsi que le passage de certaines actions du monde physique au monde numérique créé un flottement propice à la redistribution des cartes :
« Changer d’espace a par conséquent des répercutions culturelles considérables qui touchent à la fois le juridique et le politique. Je voudrais rapidement faire l’éloge d’une femme belge pour vous montrer à quel point la politique peut changer. Cette dame, Madame Houard, écrit dans son blog sa tristesse au sujet de la division de son pays avant de transporter son texte sur le site http://www.lapetition.be/. Elle récolte 103 000 signatures en un mois et organise un peu plus tard un défilé à Bruxelles auquel participent 140 000 personnes. Nous observons, en comparant cette situation à celle d’un homme politique qui aura cherché à rallier des voix pendant toute sa vie pour en obtenir péniblement 700 000, que l’efficacité de la méthode est considérable. Les nouvelles technologies permettent donc un nouveau droit et sans doute une nouvelle politique. »

Cet exemple montre que le mécanisme de formation d’une opinion publique a muté, disposant dorénavant d’une «voie rapide». Historiquement, l’opinion publique se crée à l’initiative d’un groupe relativement restreint de citoyens concernés et actifs dans leur expression, sur un sujet donné. Elle est très rarement exprimée d’emblée par un grand nombre d’individus. Le petit groupe de citoyens actifs sollicite donc habituellement l’expression d’une m’me opinion par un groupe plus vaste : appel à signer une pétition, à manifester, recherche des relais de personnalités médiatiques, dans la presse, etc. Or, les nouvelles technologies de communication en réseau ont facilité la résonance immédiate entre individus, tout en diminuant les coûts d’organisation de collectifs (Clay Shirky).
Citoyen ordinaire recherche pouvoir peu ordinaire
Un citoyen isolé, ne représentant que lui-m’me, peut être à l’origine de l’activation d’un grand nombre d’opinions similaires. Michel Serres donne le nom d’« égocratie » à ce phénomène de création d’une opinion très rapidement « publique » à l’initiative d’un individu anonyme :
« Les nouvelles technologies amènent une nouvelle fonction de l’individu : l’égocratie. Chaque individu pourrait avoir un degré de liberté très important et une manière de recruter ses semblables totalement différente (…). La mobilité et la rapidité de l’égocratie de l’individu peuvent avoir des conséquences politiques inattendues. »
Le terme « égocratie » a été utilisé par le passé pour qualifier une personnalisation du pouvoir parmi les représentants du peuple. Mais c’est plutôt du côté des citoyens ordinaires, dont l’emprise sur le cours des évènements politiques est limitée, que ce situe ce nouveau pouvoir individuel (ego-cratie), comme le montre une brève analyse entre le pouvoir conféré par le suffrage universel, et celui conféré par les nouveaux outils d’expression dans l’espace public numérique :
Dans le cas du suffrage universel, passer beaucoup de temps à étudier les programmes électoraux, pour finalement n’avoir qu’un impact marginal, égal à celui de n’importe qui d’autre au moment de l’appel aux urnes, représente une prise très faible sur le cours des événements démocratiques. Les programmes électoraux sont en outre des éléments mouvants, rapidement caducs au cours du mandat représentatif Le pouvoir individuel ainsi exprimé de manière asynchrone est dilué dans le temps et dans la masse.
Dans le cas de l’usage politique des media sociaux, l’action individuelle se portera sur l’étude d’un pan d’activité étatique en détail, sur l’analyse complète des faits et gestes d’un élu ou d’une organisation à un moment donné. Il en ressortira l’expression d’un avis documenté sur un sujet d’actualité ou potentiellement en cours d’analyse à l’assemblée au m’me moment. Cet avis peut alors aboutir, via les médias sociaux, à un impact équivalent à dix, cent, mille, ou un million de « voix ». Que ce soit en ralliant ces dix, cent, mille ou un million d’opinions sans tous les efforts exigés par le passé pour la constitution de collectif (cf Madame Houard) ou en ralliant des intermédiaires à l’aura de plus en plus « grand public ». Le pouvoir individuel s’exprime ainsi de manière synchrone et se trouve transcendé par la masse.

On observe déjà de nombreux exemples de cette « voie rapide », qui permet la création d’opinion très « publique » de manière nouvelle :
- Un blog ou une analyse personnelle réalisée de manière conscienceuse (cf Etienne Chouard). Ces écrits de citoyens éclairés peuvent résonner sur la toile pour arriver aux oreilles des journalistes spécialisés, puis des médias généralistes et enfin des hommes politiques
- Un lobby organisé par une minorité d’individus directement auprès d’élus via les outils numériques (cf Tweet your senator pour la réforme du health care au profit d’une minorité d’américains)
- Une enquête à charge à partir d’informations publiques méthodiquement analysées et distillées dans l’espace public numérique (cf l’interview croisée Numerama-RWW-Pcimpact sur Telerama).
L’impact est alors direct et plus ou moins fort sur le fonctionnement démocratique : amendements portés à l’assemblée, projets de loi remis en question, ou de manière plus négative, candidats écartés des listes, ou baisse de la réputation mettant en péril le bon exercice d’une fonction de représentant.
Humour potache et opinion publique
Tout observateur un peu régulier de la toile peut constater que l’humour politique un peu potache se retrouve plus souvent dans les tops des vues que les propos d’experts et autres études de fond. C’est parce que le passage d’une opinion personnelle à une opinion publique comporte plusieurs voies :
- Soit le ralliement de tiers partageant un avis
- Soit l’agrégation de tiers donnant l’impression de partager le m’me avis. Vu de l’extérieur, cette agrégation ressemble à une opinion publique
Dès lors, entre argumenter dans l’espace public numérique pour rallier des individus à sa cause, ou changer de nature du message politique pour le rendre plus viral, la seconde option se révèle la plus rapide en résultat. Un message humoristique, notamment multimédia, se propage bien plus facilement qu’un message austère. Les détournements, l’humour, les parodies, sont des procédés couramment utilisés pour faciliter la transmission d’une opinion de proche en proche, donnent l’impression d’une validation du contenu du message par son transmetteur, et peuvent faire penser, vu de l’extérieur, qu’il s’agit d’une opinion largement partagée dans le public.

Mais il y a fort à parier qu’à partir du second cercle de personnes recevant l’opinion politique sous forme humoristique, la motivation de partage relève plus d’un désir de faire rire que d’une réelle adhésion au message sous-jacent. Néanmoins, un volume important d’activité autour du message ainsi mis en forme attirera l’attention des médias sur le sujet, contribuant à légitimer le message original et à le transformer en opinion « réellement » publique. L’égocratie consiste donc en une prise plus directe sur le cours des évènements politiques, via l’appropriation personnelle de la création d’une opinion publique. L’humour est un moyen comme un autre d’y arriver !
Photos distribuées sous licence créative commons, par ordre d’apparition : William Hamon (aka Ewns), Cyril Plapied, et c-reel.com.
Alban Martin est Maître de Conférence Associé au Celsa-ParisIV Sorbonne et auteur de « Egocratie et Démocratie : la nécessité de Nouvelles Technologies Politiques » (fyp édition, oct10).













11 octobre 2010 à 10:39
Ce phénomène de création d’une opinion très rapidement « publique » <= manque un ; non ;)
J'en profite pour faire un peu de pub à bépo : http://bepo.fr/wiki/Accueil, ou tu as l'espace insécable en SHIFT + espace
11 octobre 2010 à 13:55
Je voulais juste réagir à propos de l’affaire avec Mme Houard (je ne crois pas avoir vu cette idée dans l’article – une relecture s’impose, j’en suis conscient ;) ); en Belgique comme ailleurs, les gens sont rattachés à un parti politique, et le fait qu’un politique émette un avis qui soit en concordance avec le sien sans qu’il soit du parti auquel on est rattaché peut créer un frein à la diffusion et réalisation de son discours/de son action (bien que les personnes plus souples d’esprit vont commencer à s’intéresser au discours dudit politique, j’oserais m’avancer sur la théorie de la dissonance cognitive: la personne se retrouve face à un choix entre ses propres idéaux symbolisés par « son » parti et le discours d’un politique d’un parti adverse). Le fait qu’un citoyen qui se déclare a-parti présente son discours permet bien sûr (comme écrit dans l’article) d’avoir l’impression que l’opinion publique soit exprimée, mais aussi d’éviter le filtre du parti politique…
11 octobre 2010 à 19:06
@Deadalnix : bien vu, c’est corrigé:)
@Lord Blackfox: je comprends le mécanisme que vous décrivez plutôt comme un « détournement » d’un mode d’expression afin d’avoir plus de liberté. Le jeu des partis belges offre peu de place on dirait pour s’en émanciper?
12 octobre 2010 à 14:29
@alban: à dire vrai, je ne voyais pas ceci dans cette optique, mais la question que vous soulevez est assez intéressante, dans le sens où j’ai souvent entendu parler du problème de la « particracie » en vogue dans la politique Belge bien que l’on voit les grandes figures de chaque parti qui se démarquent. Pour s’ancrer un peu dans la dimension politique Belge, il faut se dire qu’il y a à la différence de la France, en premier une divsion nette entre partis francophones/wallons et néerlandophones/flamands (le fédéralisme belge est très complexe d’un point de vue extérieur, je vous renvoie à Wikipédia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Fédéralisme_belge#La_coexistence_des_Communaut.C3.A9s_et_des_R.C3.A9gions ). Par ailleurs, pour chacune des communautés/région, il n’y a pas d’opposition entre deux grands partis qui dominent la scène, mais de plusieurs partis (pour la côté Wallon, par exemple: écolo, mr, ps, cdh + les petits partis d’extrêmes et alternatifs). Je ne sais cependant pas en quelle mesure cela influence vraiment sur l’émancipation du politique vis à vis du parti (la question est pourtant intéressante), mais, comme je l’écrivais plus haut, dans les on-dit, il y a une impression générale de la culture du parti passant avant l’individu…
Quant à dire que c’est un « détournement » des outils d’expression, cela peut l’être dès lors que le discours est tenu pars un politique, puisqu’il s’agit de toucher un plus grand nombre en s’affranchissant de l’image de son parti ce qui pourrait être alors pertinent dans le cadre des partis belges. Dans le cas de Mme Houard, je n’aurais pas tellement parlé de « détournement », mais plus d’une utilisation intelligente de l’outil d’expression Internet (bien que je pense qu’elle n’ait pas spécialement élaborer une réflexion sur la viralité de son action, mais plus qu’elle ait agit par ses sentiments).
Ceci dit, merci beaucoup pour votre article qui une fois de plus amène à la réflexion (et apporte de nombreuses idées intéressantes) :)
15 octobre 2010 à 1:57
Balle de souffrance
La France risque de disparaître de ma carte d’identité
Il se prenait pour un poète… pour un prophète…je ne sais plus !
Il m’a enlevé, enfermé et m’a ordonné de me déshabiller.
http://www.tueursnet.com/index.php?journal=Balle%20de%20souffrance